Goebbels et Bolloré

par Laurent Joffrin |  publié le 18/05/2026

La guerre culturelle lancée par le milliardaire intégriste s’étend maintenant au cinéma. Développement d’une stratégie définie depuis longtemps par l’extrême droite française.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

« Quand j’entends le mot culture, je sors mon Bolloré » : tel est le mot d’ordre tacite désormais adopté par l’extrême droite française. Net progrès, à vrai dire puisque dans la formule souvent prêtée à Joseph Goebbels, celui-ci sortait son revolver. Mais sur un mode plus pacifique, l’esprit est le même. C’est à cette aune qu’il faut analyser la bataille culturelle lancée depuis quelques lustres par les fachos de la politique et du monde médiatique, dont les efforts convergent pour imposer leurs obsessions identitaires dans l’esprit public.

Canal+ face à la pétition du cinéma

Dernier épisode en date : prenant les patins de son actionnaire, le patron de Canal Plus, Maxime Saada, annonce qu’il se servira de la pétition lancée par 600 professionnels du cinéma contre l’emprise du groupe Bolloré comme d’une liste noire. Plus question de travailler avec ces insolents, qui ont le front de critiquer la croisade du grand manitou alors qu’ils bénéficient de ses largesses. C’est le terrorisme intellectuel Canal Bolloré…

C’est un fait que la chaîne finance une grande partie de la production cinématographique française. Sachant cela, les organismes professionnels du secteur, par un réalisme compréhensible, ont jugé la pétition anti-Bolloré inopportune. On peut en discuter. Mais le corollaire de cette position est limpide : dès lors que Bolloré paie, il faut s’autocensurer pour ne pas lui déplaire.

La presse de droite s’est jetée sur cet os en expliquant que les signataires du texte étaient des ingrats qui arrivent au guichet de Canal, « avec un cocktail Molotov dans une main et une sébile dans l’autre », selon une expression de Maurice Druon, jadis ministre très réac de la Culture, et reprise par Eugénie Bastié (du Figaro). Comme si le financement du cinéma par Canal était un magnifique acte de mécénat, alors qu’il découle d’une obligation légale imposée dès l’origine à la chaîne du cinéma, bien avant Bolloré. L’incident servira donc désormais de prétexte à Canal pour choisir ses financements sur critère politique. Jusque-là appliquée aux médias (CNews, Europe 1, le JDD…), la guerre culturelle bolloréenne s’étend brusquement au cinéma. On progresse…

Une stratégie médiatique assumée

Cette guerre, on peut le remarquer au passage, n’est pas exempte de contradictions : le groupe prétend lutter pour la liberté d’expression en expliquant que le monde des médias et de la culture est dominé par « la dictature de la bien-pensance » et qu’il convient de rétablir le pluralisme ; mais il impose en son sein une discipline de fer qui oblige tout cadre du groupe Bolloré à défendre sans broncher les idées de son patron. Ainsi s’explique l’éviction brutale d’Olivier Nora chez Grasset, personnage trop indépendant, ou bien (plus anecdotique), la récente mise sur la touche des chroniqueurs de CNews qui ont eu le toupet de dévier de la ligne, Élisabeth Lévy, Philippe Bilger ou Céline Pina. Comme disait Lénine, « le parti se renforce en s’épurant ».

L’hégémonie culturelle comme objectif politique

Ainsi se développe le plan conçu dès les années 1970 par les théoriciens de l’extrême droite française qui ont assaisonné Gramsci à la sauce facho : pour prendre le pouvoir, il faut établir, en sus de la conquête politique, une « hégémonie culturelle » qui prépare les esprits et oriente l’opinion. Sur le modèle des milliardaires qui soutiennent Donald Trump, à Fox News, dans l’audiovisuel avec Larry Ellison, sur les réseaux avec Jeff Bezos ou Elon Musk, le catholique intégriste Bolloré a donc pris son bâton de pèlerin, dont il use aussi comme d’une matraque pour mettre au pas les dissidents.

Son action est relayée, épaulée, amplifiée par ses acolytes politiques que sont le RN, Reconquête ou l’UDR d’Éric Ciotti, dont il assure en retour la promotion. C’est un député ciottiste, Charles Alloncle, qui a mené la charge contre le service public de l’audiovisuel à coups de calomnies, de dénonciations personnelles et de vindictes idéologiques au sein d’une commission parlementaire partisane, pour proposer in fine de réduire France Télévisions à la portion congrue en coupant ses financements et de faire nommer sa direction par le président de la République, ce qui garantira sans doute son indépendance…

Enfin, le RN et Reconquête vont plus loin en demandant que ce service public soit purement et simplement privatisé. Ainsi démantelées et vendues par appartements, France Télévisions et Radio France passeraient aux mains d’intérêts privés dont on ne doute pas qu’ils seront soigneusement sélectionnés parmi les milliardaires amis, à la manière du schéma déjà expérimenté par Orban, Trump ou Poutine. Ainsi la boucle sera bouclée et l’hégémonie culturelle de la droite dure sur la culture et les médias solidement établie.

Laurent Joffrin