Dissuasion : Macron lâche une bombe doctrinale

par Boris Enet |  publié le 05/03/2026

Le retour de la guerre en Europe oblige l’UE à repenser sa sécurité stratégique. En proposant d’inscrire la dissuasion nucléaire française dans une architecture de défense européenne, Emmanuel Macron ouvre le chantier inédit d’une protection continentale.

Emmanuel Macron devant le sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) « Le Téméraire » - S617 lors de sa visite à la base navale de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de l'Île Longue, le 2 mars 2026. Il a exposé comment la dissuasion nucléaire française peut contribuer à renforcer la sécurité en Europe. (Photo Yoan VALAT / POOL / AFP)

La dissuasion nucléaire tricolore était un objet non identifié dans la boîte à outils de la politique des affaires étrangères et de sécurité de l’Union européenne. Elle y fait une entrée en force avec la décision du président français de la remettre en mouvement, en conjuguant son élargissement dans la profondeur du territoire et l’appropriation de ses enjeux par un groupe de huit régions ou pays européens, partenaires volontaires qui appellent d’autres développements.

La doctrine d’emploi et de non-emploi de l’arme nucléaire – l’un ne va pas sans l’autre, au risque de s’y perdre comme l’a fait Poutine en marge de la guerre en Ukraine – constitue la pierre angulaire d’une politique de défense à vocation planétaire, fût-elle défensive. Faute de quoi, un État peut être doté de la bombe, souvent sans le revendiquer, mais en renonçant de fait à son utilisation, reléguée au statut de simple contrat d’assurance improbable. Pas moins de quatorze États sont aujourd’hui capables de fabriquer des armes nucléaires, les ayant ou non intégrées à leur arsenal. Mais la dissuasion nucléaire qui a structuré toute la période de la guerre froide, puis de coexistence plus ou moins pacifique entre l’Ouest et l’Est avant que la Chine ne rejoigne le groupe des nations dominantes, obéit à d’autres règles.

Du protectorat américain à l’autonomie stratégique

La grande majorité des Européens ont vécu, soixante-quinze ans durant, avec la conviction que le parapluie américain les protégerait, quoi qu’il arrive. Le lâchage de l’Ukraine et les conditions mercantiles imposées par Trump aux coopérations transatlantiques ont dissipé ce qui apparaît désormais comme un mirage, ouvrant une période de transition longue.

La dissuasion française, à la différence de celle de la Grande-Bretagne dépendante en dernier ressort de Washington, a joué une carte singulière d’indépendance stratégique reposant sur le contrôle de l’ensemble de la chaîne d’action : des unités du dispositif à la décision d’ouverture du feu nucléaire, en passant par la gestuelle diplomatique. Toute proportion gardée, le parallèle avec la dissuasion américaine est patent, d’autant que l’UE s’est engagée dans un effort militaire conventionnel alternatif, à la tête duquel s’imposent Berlin, Paris et Varsovie, rejoints par Londres et Stockholm. Les initiatives se multiplient désormais.

C’est cette dimension unique, sous le vocable de « dissuasion avancée », que le président français met à la disposition de l’Union pour un futur qui n’est pas immédiat. Tout y pousse : l’affirmation de l’Europe puissance comme l’impossibilité pour Paris d’assumer seul un effort d’une telle ampleur. La décision de lancer pour 2026 la construction, de l’Invincible, premier sous-marin lanceur d’engins de troisième génération, puis dans la foulée les autres unités de la même classe, parallèlement à la construction d’un nouveau porte-avions et à d’autres investissements de défense particulièrement lourds, illustre l’ampleur de l’effort budgétaire, hors de portée dans les conditions actuelles pour un pays de quelque soixante-dix millions d’habitants. Les partenaires volontaires seront immanquablement appelés à y contribuer.

Vers une architecture européenne de dissuasion

Une fois dessinée l’architecture générale de ce que pourrait être, à terme, la défense européenne, il convient de passer aux travaux pratiques.

Acte I : la dissémination des têtes nucléaires dans la profondeur du territoire européen, possiblement en Pologne, en Suède, voire plus tard en Ukraine. Ironie de l’histoire : Poutine lèguera ainsi à son pays le stationnement d’armes nucléaires à ses frontières.

Acte II : le partage de la conviction, qui suppose une appropriation de l’outil et de son mode d’emploi politique à réinventer au travers du groupe des volontaires – Allemagne, Belgique, Danemark, Grèce, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suède à ce jour. Ce long processus vise à doter l’Union européenne des moyens de sa puissance, en évitant l’opposition des nationalistes et des pacifistes, toujours en retard d’une guerre. En France, de Mélenchon au RN en passant par Retailleau, l’affirmation que la décision ultime restera sous contrôle tricolore dans un avenir prévisible semble avoir apaisé les critiques. Et puis l’OTAN, avec Mark Rutte, continuera de jouer les bons offices entre Washington, l’Union européenne et ses capitales. Ne paraître rien changer pour tout changer.

Boris Enet