Une révolution italienne contre les narcos
Longtemps fondée sur la confrontation directe, la lutte contre les mafias évolue. En Italie, un modèle judiciaire fondé sur la spécialisation et l’infiltration des réseaux criminels inspire désormais bien au-delà des frontières du pays.
Personne n’est plus compétent que lui en matière de lutte contre le trafic de drogue : Giovanni Melillo, procureur national antimafia et antiterrorisme. Depuis quatre ans, ce magistrat parcourt le monde — Europe, Amérique du Sud, Afrique et Proche-Orient — pour populariser le « modèle italien ». Toujours prompt à communiquer, il organise chaque année le 23 mai, jour anniversaire de l’assassinat du juge Giovanni Falcone, un colloque international à Palerme dont la drogue constitue le principal sujet.
La spécialisation au cœur du modèle italien
En quoi consiste ce « modèle italien » ? Au-delà de la consensuelle technique de connaissance des structures et des dynamiques criminelles ; au-delà de la pratique d’enquêtes amples et articulées, et pas forcément liées à des situations d’urgence, cette petite révolution se caractérise par son « choix de la spécialisation », explique d’emblée Melillo. Celle-ci implique de la part de la magistrature une « accumulation continue d’expériences permettant une analyse originale du phénomène et orientant l’action de lutte », précise-t-il.
Dans la péninsule, cette spécialisation des enquêteurs a permis depuis dix ans d’aboutir à « la répression des composantes les plus sophistiquées du trafic de drogue, désormais nichées dans les univers économique et politique ». Car telle est la grande découverte des juges italiens : les trafiquants utilisent aujourd’hui de moins en moins la violence pour leur commerce illicite et recourent de plus en plus à l’infiltration.
Une coopération internationale encore inégale
Les enquêteurs d’autres pays semblaient moins disposés à l’admettre, bien qu’ayant signé en 1977 la convention de l’ONU en matière de collaboration internationale, puis celle de Palerme en 1999 qui préconisait « une collaboration sans frontières », préférant souvent s’en tenir à une guerre classique contre le narcotrafic.
Avec toutefois quelques nuances : par exemple la bonne coopération entre enquêteurs italiens et réseaux antinarcos latino-américains. On peut également citer la participation active d’un certain nombre de procureurs français, dont celui de Marseille, comme le souligne Melillo.
Depuis longtemps déjà, l’Italie déplorait la présence massive dans le sud de la France de trafiquants estampillés ’Ndrangheta, la plus importante mafia italienne. « Dès 2003, rappelle Melillo lors d’un colloque sur l’Italie du Nord et le Sud de la France, nous avions commencé à mettre en lumière le caractère désormais non violent des actions mafieuses en matière de trafic de stupéfiants, tout en déplorant la sous-estimation systématique de ce nouveau phénomène par certains collègues. Ceux-ci n’étaient pas convaincus de la mutation structurelle des mafiosi, qu’ils soient français ou italiens, ni de leur passage du profil de truand violent à celui de gestionnaire financier, avec tout ce que cela aurait dû impliquer comme évolution dans leur travail d’enquête. »
Mais, fidèle à lui-même, le procureur Melillo ne se montre guère pessimiste. Il considère même que la nomination du nouveau procureur de Marseille Nicolas Bessone pourrait changer radicalement la donne.



