L’injuste sort du Liban

par Pierre Benoit |  publié le 12/03/2026

Sous les coups croisés du Hezbollah et d’Israël, le Liban est de nouveau entraîné dans une guerre qu’il n’a pas choisie. Alors que son gouvernement faisait tous ses efforts pour recouvrer sa souveraineté.

Un immeuble effondré après un raid aérien israélien sur la banlieue sud de Beyrouth, le 9 mars 2026. Le Liban a été entraîné dans la guerre lorsque le Hezbollah, soutenu par l'Iran, a attaqué Israël en représailles à l'assassinat du guide suprême l'ayatollah Ali Khamenei. (Photo by AFP)

Dans la nuit du 1er au 2 mars, le Hezbollah libanais envoyait six roquettes dans le nord d’Israël. Avant même l’offensive israélo-américaine sur Téhéran, la direction du mouvement chiite avait fait savoir qu’il y aurait une réaction si d’aventure le Guide suprême iranien venait à disparaître.

Une nouvelle guerre déclenchée au Liban

La réaction de Jérusalem ne s’est pas fait attendre. « Le Hezbollah a fait cette erreur stratégique, souligne Élie Barnavi dans nos colonnes, prouvant ainsi qu’ils sont une annexe du régime de Téhéran ». Le mardi 3 mars, le journal de Beyrouth, L’Orient-Le Jour, titrait : « Le Hezbollah suicide le Liban ». Le quotidien francophone reflète, à l’évidence, l’opinion générale des Libanais qui considèrent que l’action du Hezbollah vient de déclencher la guerre de trop.

Après deux semaines de combat, le tableau est édifiant. L’offensive est d’une intensité très supérieure aux opérations précédentes de septembre 2024 après la mort de Hassan Nasrallah. Les bombardements de Tsahal ont jeté sur les routes plus de 800 000 personnes, soit un Libanais sur huit. Aucune région n’est épargnée par les frappes : les villages du sud, la plaine de la Bekaa, la région de Baalbek. Mercredi encore, l’armée israélienne exigeait l’évacuation du quartier chiite de Dahieh à Beyrouth, très vite suivie par des bombardements sur des infrastructures du Hezbollah.

Dans la nuit du 7 au 8 mars, une frappe israélienne s’abattait à Beyrouth sur un des grands hôtels du bord de mer : cinq officiers iraniens appartenant au corps des Gardiens de la révolution ont été tués. Israël estime qu’ils étaient là pour participer au réarmement du parti islamiste. Dans un communiqué, le nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei a remercié tous les pays membres de l’axe de la résistance. Il ajoute que « le Hezbollah dévoué est venu au secours de la République islamique malgré tous les obstacles ».

Pour les Libanais, le cauchemar de l’automne 2024 revient comme un sinistre carrousel où 400 des leurs ont déjà perdu la vie. En réalité, cette nouvelle crise ne pouvait pas plus mal tomber.

Un État libanais fragilisé par les conflits

Le gouvernement de Beyrouth venait tout juste d’interdire les activités militaires du Hezbollah, allant jusqu’à menacer de jeter en prison son chef actuel, Naïm Qassem. Mieux encore, il avait reçu l’appui du parti Amal, l’autre mouvement chiite libanais, pour imposer cette décision à l’ensemble de la classe politique. Les accords de cessez-le-feu d’octobre 2024 stipulaient le désarmement de la milice chiite en échange du départ de l’armée israélienne du sud du pays.

À Beyrouth, le président Joseph Aoun et son Premier ministre Nawaf Salam ont toujours privilégié une méthode progressive pour la confiscation des armes. En janvier dernier, l’armée libanaise annonçait enfin avoir achevé la première phase du désarmement avec le retour des armes lourdes. De son côté, Tsahal n’a pas totalement évacué ses troupes, laissant en l’état cinq points de contrôle assortis de quelques raids aériens tout au long de l’année 2025.

Le processus semblait toutefois en bonne voie pour que le gouvernement obtienne in fine le monopole de la force légitime. Aujourd’hui, le retour en arrière est vertigineux pour les Libanais qui voient l’armée israélienne remonter en direction de Beyrouth afin d’établir, une fois encore, une « zone tampon » entre la frontière et le fleuve Litani.

Une souveraineté contestée depuis des décennies

Depuis la fin du mandat français sur le Liban en 1943, les autorités de Beyrouth n’ont eu de cesse d’affirmer leur souveraineté légitime. À l’hiver 1948, le Liban accueillait 500 000 Palestiniens fuyant les combats consécutifs à la création de l’État d’Israël. Une partie des enfants de ces premiers réfugiés palestiniens ont rejoint dans les années 1970 les organisations de l’OLP qui harcelaient Israël depuis le Liban.

Les douze camps installés dans le pays étaient alors en dehors de tout contrôle libanais. Une atroce guerre civile a ensuite ravagé le pays et fait couler le sang entre les communautés libanaises (1975-1990). La Syrie de Hafez El-Assad est venue occuper le pays pour mettre fin aux combats fratricides. L’armée israélienne intervient à son tour en 1978 et s’installe au sud du Liban.

Après l’assassinat du président Gemayel, Tsahal commence le siège de Beyrouth en septembre 1982. C’est alors que le mouvement phalangiste libanais massacre un grand nombre de réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila. L’occupation de Tsahal va durer 22 ans.

Aujourd’hui, le Liban est de nouveau plongé dans le brouillard de la guerre. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’ancien commandant en chef de l’armée Joseph Aoun, le climat politique avait changé à Beyrouth. Le général est soutenu par un gouvernement de qualité qui vient d’exprimer sa volonté de reprendre le contrôle sur le Hezbollah : du jamais vu dans l’histoire libanaise.

Outre le désarmement de la milice chiite, l’autre condition pour revenir à un cessez-le-feu sera aussi le retrait des forces israéliennes du pays. Si les civils libanais payent un lourd tribut pendant l’offensive en cours, ou si les régiments israéliens s’incrustent sur le terrain, on voit mal comment les dirigeants libanais pourront reprendre l’initiative.

Emmanuel Macron a parlé cette semaine avec le Premier ministre Netanyahou. Ce dernier ne veut pas entendre parler de cessez-le-feu. Son état-major évoque déjà la perspective d’une guerre longue. La France reste donc cantonnée à l’envoi d’aide humanitaire au Liban : 60 tonnes de médicaments et d’aliments vont être acheminées à Beyrouth sous le feu des bombardements.

Une seule certitude : l’offensive sur le second front de la guerre ne cessera pas avant celle sur l’Iran.

Pierre Benoit