Le sort de l’Europe se joue à Budapest

par Bernard Attali |  publié le 26/03/2026

Les prochaines élections en Hongrie sont très importantes pour l’Union européenne. Viktor Orban joue l’avenir de son régime illibéral, qui est devenu la première force de blocage à Bruxelles. Sa dernière décision : couper l’alimentation en gaz de l’Ukraine. Il n’y a pas de hasard : J.D. Vance et Marine Le Pen sont venus le soutenir.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán est entouré du vice-Premier ministre italien Matteo Salvini, de Marine Le Pen, de l'ancien vice-Premier ministre letton Ainars Slesers et du chef du Parti pour la liberté (PV) néerlandais Geert Wilders, lors du 1er Rassemblement patriotique à Budapest, le 23 mars 2026. (Photo Attila KISBENEDEK / AFP)

Pour importantes qu’elles soient, nos querelles municipales paraissent un peu décalées en comparaison de ce qui se joue à Budapest.

La prochaine élection législative en Hongrie – dans quelques semaines, en avril – ne sera pas un simple rendez-vous national. Ce sera, à bien des égards, un moment de vérité pour toute l’Union européenne. Car depuis plus d’une décennie, les dirigeants hongrois, Viktor Orbán en tête, ont méthodiquement mis à l’épreuve les fondements du projet européen.

Orbán, maître du veto à Bruxelles

Au fil des années, en effet, ce gouvernement « illibéral » n’a pas simplement critiqué l’Union européenne : il a appris à en exploiter les failles. Et la principale d’entre elles est bien connue : la règle de l’unanimité. Chacun sait que, sur les sujets les plus sensibles, un seul État membre peut bloquer l’ensemble du processus de décision. Orbán en a fait une arme politique.

La Hongrie a ainsi retardé ou affaibli les paquets de sanctions contre Moscou, bloqué ou conditionné l’aide financière à l’Ukraine, monnayé son veto contre des concessions budgétaires ou le déblocage de fonds européens. La plupart des États membres voient dans l’aide à l’Ukraine un impératif moral et dans la Chine une redoutable menace stratégique. Orbán se fait l’avocat d’alliances différentes, favorable à ces deux autocraties, tout en revendiquant la primauté du droit national sur le droit européen.

Ce n’est pas une suite de divergences : c’est une stratégie. Orbán s’est imposé comme un acteur à la nuisance calculée, capable de transformer la mécanique institutionnelle européenne en levier de pouvoir national, avec des postures qui relèvent du chantage. Le blocage hongrois ne se limite pas à la politique étrangère. C’est d’abord un projet idéologique.

Viktor Orbán revendique explicitement la construction d’un « État illibéral ». Concrètement, cela se traduit par une mise au pas progressive du système judiciaire, une concentration des médias et des marchés publics entre les mains de proches du pouvoir, une redéfinition arbitraire des règles électorales, une pression constante sur les libertés civiles et universitaires, une politique d’immigration radicalement contraire aux orientations communautaires…

Ce modèle, qui s’éloigne franchement des standards démocratiques, s’inscrit en tension directe avec les valeurs fondatrices de l’Union européenne.

Une élection décisive pour l’Union européenne

Face à cette dérive, l’Union européenne a tenté plusieurs réponses : activation de la procédure de l’article 7 (sanctions en cas de manquements aux valeurs fondamentales de l’Union), conditionnalité des fonds européens au respect de l’État de droit, pressions politiques et diplomatiques. Rien n’y fait, et la Hongrie continue à narguer ses partenaires, avec une certaine dose de cynisme : les subventions reçues de l’Europe représentent 4 % de son PIB.

La Hongrie est devenue un passager clandestin de l’Union, profitant de ses apports tout en critiquant ses partenaires et ses positions.

La France, elle, privilégie la voie diplomatique : toujours audacieux, nos diplomates ne veulent surtout pas braquer Orban. Il pourrait se vexer, c’est dire.

Pourquoi en sommes-nous là ? Parce que la règle de l’unanimité protège de facto les États membres contre toute sanction effective. Les traités ne prévoient pas de mécanisme d’expulsion d’un pays membre. L’article 7 prévoit bien la suspension du droit de vote dans les cas de ce type… mais il nécessite l’unanimité de tous les membres de l’UE, la Hongrie comprise. Cocasse, non ?

L’enjeu dépasse la Hongrie. Il concerne la crédibilité même de l’Union européenne. Comment prétendre défendre l’État de droit à l’extérieur — face à la Russie ou à la Chine — si l’on tolère en son sein des dérives contraires à ses propres principes ? Comment construire une politique étrangère cohérente si chaque décision stratégique peut être paralysée par un veto national ? Comment, enfin, convaincre les opinions publiques européennes que l’Union protège efficacement leurs intérêts si elle apparaît impuissante face à ses propres membres ?

La prochaine élection en Hongrie sera donc déterminante. Si Viktor Orbán est reconduit, il sortira renforcé, avec la confirmation que sa stratégie fonctionne. Si l’opposition parvient à s’imposer, ce sera un signal fort — non seulement pour la Hongrie, mais pour toute l’Europe.

Enfin, au-delà du résultat électoral, une question demeure : l’Union européenne est-elle capable de se réformer pour empêcher qu’un seul État ne bloque l’ensemble ? Saura-t-elle limiter le recours à l’unanimité lorsque ses valeurs sont en cause ? Une chose est sûre : si elle n’y parvient pas, Viktor Orbán ne sera pas longtemps une exception, mais un précédent.

Et l’Union européenne, conçue comme un espace de solidarité et de valeurs communes, deviendra un simple agrégat d’intérêts nationaux divergents, vulnérable aux blocages internes et aux influences extérieures. Le sort de l’Union européenne pourrait bien se jouer bientôt au bord du Danube.

Bernard Attali

Editorialiste