Francis Poulenc, un homme de chœur
Le chef d’orchestre Mathieu Romano célèbre le compositeur français à l’occasion des vingt ans de l’Ensemble Aedes, qu’il dirige. Poulenc : la difficulté d’être, enchâssée dans une joie de vivre.
Francis Poulenc ne se prit jamais au sérieux. Il joua les garnements jusque sur les scènes classiques : il suffit de le voir, âgé, donnant la réplique à la cantatrice-égérie Denise Duval, pour en prendre conscience. Pourtant, il composa toujours à partir de ses failles, de ses angoisses, de ses tourments. Son œuvre tient sur un trépied : des mélodies venues des faubourgs, des harmonies venues du Moyen Âge et du jazz – drôle de cocktail, avouons-le –, des modulations constantes, enfin, changements de tonalités qui donnent à l’ensemble un charme fou.
Poulenc, entre facétie et tourment
Depuis toujours, Mathieu Romano, chef de l’Ensemble Aedes, aime sa musique. Il publie l’enregistrement de toutes ses œuvres pour chœur a cappella. Il explique sa démarche.
« Je voulais fêter l’anniversaire de notre chœur, l’Ensemble Aedes, que j’ai fondé voici vingt ans, nous dit-il en préambule. Or, je me suis aperçu qu’à chaque étape de notre histoire, en concert comme au disque, nous avions donné des pièces de Francis Poulenc. Il m’a donc semblé judicieux de regrouper les enregistrements d’origine et de les compléter par les œuvres qui manquaient. C’est ainsi qu’est né ce double album. »
Comme un grand nombre d’adolescents, Mathieu Romano s’est longtemps senti prisonnier de ses émotions, ne sachant comment les offrir ou les canaliser. Dans les œuvres de Poulenc, il a trouvé la juste façon de s’exprimer. « Quand on aborde la musique chorale du début du vingtième siècle, on peut difficilement faire l’impasse sur ce compositeur, admet-il. Mais, pour moi, ce fut un véritable coup de foudre. J’aime le rapport qu’il entretient avec les textes, la façon limpide, apparemment simple, en vérité très sophistiquée dont il accompagne les poèmes. Le public en perçoit directement les intentions. C’est pourquoi, sans jeu de mots, je pense que Poulenc parle au cœur de chacun. »
L’Ensemble Aedes célèbre vingt ans
Le répertoire abordé par le compositeur associe Guillaume Apollinaire et Paul Éluard à saint François d’Assise et saint Antoine de Padoue. Loin d’une mosaïque hétéroclite, un paysage musical cohérent nous est montré, le sacré franchissant le portail de toutes les églises, qu’elles soient catholiques ou surréalistes.
La musique pour chœur a cappella, plus que d’autres, met en scène la condition humaine. Quelle est notre place ? Qu’avons-nous à dire, à partager ? Selon quel ordre ? La création du chœur Aedes, dont le nom lui fut inspiré par l’une des Muses de la mythologie autant que par Homère, « aède », autrement dit conteur-poète, a permis à Mathieu Romano de satisfaire une aspiration personnelle tout en faisant vivre une communauté. Si le double disque ici présenté nous touche, c’est bien parce que l’Ensemble Aedes est dirigé par un individu, mais aussi porté par un esprit collectif. « J’ai le titre de chef, mais j’ai d’abord le devoir d’être à l’écoute de chaque chanteuse et de chaque chanteur, explique Mathieu Romano. Il est primordial, pour faire travailler un groupe de musiciens, de suivre les attentes, les désirs, les initiatives des artistes qui le constituent. »
À la clé, nulle verticalité du pouvoir. Ce n’est pas le fait du hasard ou même d’un coup de foudre personnel si, d’une année à l’autre, l’Ensemble Aedes a chanté les partitions de Francis Poulenc. Sensible et rieur, écrivant de la musique pour émouvoir tout en évitant les facilités, les outrances ou la démagogie, ce compositeur était un conteur fraternel. Un aède pour Aedes.



