L’amitié mise à nu

par Élizabeth Gouslan |  publié le 27/03/2026

Pour un oui ou pour un non, pièce de Nathalie Sarraute, fait salle comble au Théâtre de Poche. Ce classique des années 1980 n’a pas pris une ride.

Bernard BOLLET, Gabriel LE DOZE dans « POUR UN OUI OU POUR UN NON » de NATHALIE SARRAUTE • Mise en scène Tristan LE DOZE • Avec aussi Anne PLUMET • Scénographie : Morgane LE DOZE • Théâtre de Poche-Montparnasse. (Photo promotionelle © Frank VALLET)

Des pièces de théâtre sur l’amitié, on n’en compte sur les doigts d’une main. Quand, de surcroît, ce thème est ciselé, décrypté et désossé par Nathalie Sarraute, cela donne Pour un oui ou pour un non, petit chef-d’œuvre d’analyse du non-dit dans les relations humaines.

Le poison du non-dit

Ici, deux hommes (ils n’ont ni nom ni prénom), deux intellectuels âgés de cinquante ans, s’efforcent de comprendre pourquoi l’un s’est éloigné de l’autre. Dans la vraie vie, cette situation existe fréquemment. Au fil du temps, des amis proches cessent de se fréquenter. En général, on invoque des intérêts divergents, des modes de vie incompatibles, des valeurs antagonistes, un fossé culturel ou social. Mais, dans le monde de Nathalie Sarraute, dentellière du Nouveau Roman, ces lieux communs ne fonctionnent pas. Il faut chercher plus loin, s’immerger, se démasquer, se faire mal à s’en brûler la peau.

Tout commence donc par une question faussement banale : « Je voudrais savoir, dit l’homme 1, ce que tu as contre moi ? » Drapé dans un orgueil de bête blessée, l’homme 2 dément, esquive et temporise avant d’avouer enfin l’objet du délit. Il y a longtemps, il s’est « vanté », a tenté de se « valoriser » d’un succès dérisoire et la réponse de son ami fut la suivante : « C’est bien… ça ! » Alors ? Alors, il ne fallait pas prononcer ces mots désinvoltes. Le 2 s’étend sur les trois syllabes fatales. Non pas sur le signifiant, ni même sur le signifié, mais sur le rythme, le débit et l’intonation du syntagme. « C’est bien… » suivi d’un suspens et d’un « ça » légèrement appuyé représentent, à ses yeux d’écorché vif, la faute majeure, le grief impardonnable. L’accusé, ébahi, tente de comprendre. Le public, lui, se gondole. Car le cours de linguistique se mue en comique de répétition, le fameux, le condescendant « C’est bien… ça ! » revenant en boucle toutes les dix minutes.

Une rivalité d’ego sous couvert d’amitié

Voilà pour la mise en bouche. Selon son tempérament, chacun peut s’identifier au persécuté assez paranoïaque ou au prétendu persécuteur. Viennent ensuite les vraies raisons du conflit. Elles sont savoureuses. Les deux copains ont cheminé ensemble, complices, camarades de fac, progressant tous les deux vers une carrière littéraire. Mais l’un a réussi : il est installé, marié, père de famille, adulé par ses contemporains, tandis que l’autre végète dans un petit meublé, inconnu de ses pairs, isolé et feignant d’apprécier ce mode de vie monastique. L’un cartonne, l’autre pas. L’envie et la jalousie rongent le perdant, mais il est incapable de le reconnaître et préfère accabler son ami, coupable à ses yeux de compromissions avec l’establishment. Bref, l’un a trahi ses idéaux de jeunesse sur l’autel de la réussite, tandis que l’autre s’enorgueillit d’être un raté sincère, un authentique poète reclus dans une tour d’ivoire. Entre eux, la réconciliation est impossible.

Gabriel Le Doze et Bernard Bollet offrent de cette dispute une interprétation alerte et convaincante. Ils ont du mérite. D’illustres tandems les ont précédés : Samy Frey et Jean-François Balmer, Jean-Louis Trintignant et André Dussollier. Depuis près de cinquante ans, la petite musique de Sarraute produit son effet hypnotique. Fidèle à son projet littéraire, l’auteure d’Enfance place la langue au cœur de son œuvre et, semblable à Michel Butor ou Alain Robbe-Grillet, s’efforce de gommer les personnages. Résultat : il n’y a pas plus moderne que cette écriture-là. L’amitié qui se délite, la déception qui ronge, les illusions perdues, oui, « C’est bien, ça ! ».

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure