Pierre Haski : « Si l’Europe ne réagit pas, elle sera vassalisée »
Dans son essai La fin d’un monde (Stock), le journaliste Pierre Haski revisite sa vie professionnelle et dessine le tableau du monde nouveau qui émerge dans le fracas et la fureur de notre actualité. Celui qui nous accompagne chaque matin depuis 2018 avec sa chronique internationale sur France Inter fait l’éloge d’un métier lui aussi en pleine mutation.
La rupture de l’ordre international de 1945
LibreJournal : Pourquoi ce titre, La fin d’un monde ?
Je me suis inspiré d’une déclaration du secrétaire d’État américain Marco Rubio devant le Sénat américain le 19 janvier 2025, la veille de l’investiture de Donald Trump. Il a dit : « L’ordre international de 1945 nous a bien servis, nous Américains et Occidentaux. Il est aujourd’hui non seulement obsolète, mais il est devenu une arme utilisée contre nous. Il nous appartient d’en créer un autre. »
Cette phrase marque une véritable rupture, parce que l’ordre international qui nous régit depuis 1945 était déjà contesté par les pays du Sud qui disaient : « On n’était pas autour de la table, c’était encore un monde colonial et on n’est toujours pas autour de la table. » Il était aussi contesté par les prédateurs : la Chine et la Russie trouvaient qu’il faisait la part trop belle aux Occidentaux. Et d’un coup, il est contesté par le chef de file de cet ordre, les États-Unis. C’est ce déclic qui marque la fin d’une époque.
Le chef d’orchestre dont vous parlez est aussi celui qui a accompagné de près la “mondialisation heureuse”…
Tout à fait. Et à un moment donné, il réalise que ce n’est pas lui qui en profite le plus, qu’il faut changer les règles du jeu. Donc il se désengage du droit international et du multilatéralisme, il s’affranchit de ses alliances et de ses amitiés. Il joue le rapport de force.
Dans cette époque révolue dont vous parlez, il y avait aussi d’autres choses que le multilatéralisme. Par exemple, on affirmait « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », qui sera utilisé par les mouvements luttant contre le colonialisme…
Bien sûr, mais c’est une histoire totalement étrangère à la vision du monde de Trump et de son entourage. On est dans une Amérique qui dit « America First », qui veut sauver aussi l’Amérique blanche, qui tourne le dos à l’émancipation des peuples et à tout ce qui a façonné notre univers mental depuis des décennies. On a à la fois une régression mentale et un virage radical. Et on le voit tous les jours en politique étrangère depuis que Trump est à la Maison Blanche.
Chine, États-Unis : le face-à-face impérial
Dans le monde d’avant, on a eu droit à quelques miracles : la fin de l’apartheid, la paix en Irlande, les accords d’Oslo, la chute du mur de Berlin. C’était aussi un sentiment de progression ?
Oui, mais il y a un paradoxe énorme. La décennie 1990 est effectivement une décennie de progrès incontestable, sur les libertés, sur la démocratie, sur la construction aussi d’une société civile mondiale. C’était le petit miracle de la chute du mur et de la fin de la guerre froide. En fait, la machine s’est grippée assez vite et on a vu une régression par étapes qui a commencé avant la fin des années 1990, avec le génocide au Rwanda, par exemple.
Et puis les Twin Towers…
2001 marque la fin de ces avancées que l’on pensait inexorables vers une démocratisation du monde et aussi des avancées sur le plan des droits humains : la Cour pénale internationale, les traités sur les mines antipersonnel. Il y avait comme cela des jalons qui étaient posés comme jamais auparavant. Cela nous semblait inexorable, effectivement, et cela s’est arrêté net.
Dans ce nouveau tableau, on parle toujours de la Chine comme premier compétiteur mondial. Est-ce le facteur central pour comprendre la nouvelle donne ?
C’est incontestablement un facteur important, parce que dans les années 1990, les États-Unis sont restés la seule superpuissance — Hubert Védrine avait inventé cette formule « d’hyperpuissance » américaine — et la Chine a émergé comme seule rivale à la fois économique, politique et technologique face aux États-Unis. On entre alors dans un monde où l’ambition impériale des États-Unis se heurte à l’autre ambition impériale, celle de la Chine.
Aujourd’hui, c’est ce double impérialisme qui est structurant dans ce monde et qui nous interpelle, nous Européens, d’une manière tout à fait particulière, puisque nous avons la possibilité de fédérer ceux qui ne veulent pas s’aligner sur la Chine ou les États-Unis. Cela a été résumé, non par un Européen mais par le Premier ministre canadien Mark Carney dans son discours de Davos en janvier, quand il a proposé une alliance des puissances moyennes qui refuse celle des deux grands.
En réalité, ces empires sont-ils deux ou trois ?
Le problème de la Russie, c’est qu’elle est une puissance impériale, assurément révisionniste, au sens où elle veut remodeler l’ordre international. Militaire aussi, avec son arsenal nucléaire. Mais c’est un nain économique. Or nous sommes dans une phase où la force brutale est revenue au premier plan, mais il ne faut pas oublier la puissance économique et technologique. On revient donc à deux acteurs majeurs que sont les États-Unis et la Chine.
C’est Poutine qui avait dit un jour : « Le pays qui contrôlera l’intelligence artificielle dominera le monde. » Bizarrement, pour quelqu’un qui avait cette vision, ce n’est pas lui. Il a laissé de côté ce terrain-là au profit du terrain militaire, qui est peut-être plus traditionnel pour son pays, et il a abandonné à la Chine l’innovation et la course à la domination de l’IA.
L’Europe face au défi de la puissance
Et l’Europe ?
L’Europe a les atouts qui lui permettraient de jouer un rôle majeur. Elle a l’intelligence collective, le niveau de vie, l’économie, une vision, un sens de l’histoire, mais aussi un handicap majeur : elle s’est construite sur le renoncement à la puissance. Elle n’arrive pas à dépasser ce stade à un moment où il faudrait qu’elle se constitue en puissance. Non pas en puissance capable de rivaliser avec les autres dans la prédation, mais une puissance en mesure de défendre ses intérêts et de faire émerger un monde différent.
Je pense que l’Europe devrait être le fer de lance, en alliance avec d’autres parties du monde, d’un nouveau non-alignement.
Vous revenez donc au discours de Davos du Premier ministre canadien Mark Carney…
Oui, il a ouvert une perspective : celle d’une union des grands pays de taille intermédiaire — le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie, l’Inde. Il en existe une dizaine qui possèdent cette caractéristique et dans lesquels on peut aussi classer l’Europe. L’Union européenne serait alors une de ces puissances moyennes en tant que telle.
Ukraine : le double déclic européen
Sur l’état des lieux en Europe, la guerre en Ukraine n’a-t-elle pas joué comme un révélateur de ses limites actuelles ?
Un déclic a eu lieu avec la guerre en Ukraine, qui a pris du temps à émerger, car on a d’abord eu à Washington une administration démocrate bienveillante. En fait, on peut parler d’un double déclic : la guerre d’abord, et le second, c’est Trump, qui finalement nous a fait comprendre que l’Europe est seule au monde, que si elle ne se prend pas en main, elle sera vassalisée.
Trump nous a servi à avancer !
Oui, même si souvent l’Europe avance dans les crises. Là, je pense qu’il s’est passé quelque chose malgré tout, avec, en particulier, le discours prononcé par Emmanuel Macron sur le nucléaire.
Le fait qu’il cite huit pays d’Europe, dont l’Allemagne et la Pologne, dont l’un se trouve en face du monde ex-soviétique ; le fait que ces huit pays acceptent l’idée d’un partage du nucléaire avec la France, que lors d’une période de crise il puisse y avoir des avions Rafale français équipés d’une arme nucléaire stationnés sur leurs territoires, c’est quelque chose qui était inimaginable auparavant.
Parce que ces deux pays, l’Allemagne et la Pologne, attachent une importance énorme à leurs relations avec les États-Unis pour des raisons historiques parfaitement compréhensibles. Aujourd’hui, ils sont tous les deux orphelins de la protection américaine. Là, on entre dans quelque chose de nouveau.
La défense ultime est une question de confiance. Elle existait jusqu’à présent envers les États-Unis, et il y avait ce décalage entre la France et le reste de l’Europe puisque nous dépendons de notre dissuasion nationale. Les Français ont grandi avec cette idée, depuis le général de Gaulle, qu’en cas de danger extrême, notre défense ultime est entre les mains de notre président de la République. Si vous êtes Allemand, Danois ou Portugais, votre défense ultime est entre les mains du président des États-Unis. Et lorsque ce président s’appelle Donald Trump, il y a un problème.
La France, réservoir d’initiative
Vous dites que la place de la France dans l’UE est d’être un réservoir d’initiative. Alors pourquoi n’a-t-elle pas le poids nécessaire pour la mise en œuvre ?
Il est clair que la France d’aujourd’hui n’a plus le même poids que celle d’il y a vingt ou trente ans. À la fois par notre système politique, qui s’est effrité et qui donne un spectacle un peu désolant, et aussi par notre endettement, notre incapacité à tenir nos promesses budgétaires.
Mais la France reste un pays indispensable en Europe parce qu’elle a cette capacité d’initiative. Ensuite, elle a cet atout qui compte dans notre époque : sa défense, avec la dissuasion nucléaire, la capacité de projection de l’armée française et l’industrie de défense. À un moment où le pays a subi une désindustrialisation très forte, l’industrie de défense s’est développée.
Cette situation montre que la France ne manque pas d’atouts dans l’Europe de demain, mais elle a besoin de cohérence politique intérieure et elle est menacée de perdre tout crédit si l’extrême droite arrive au pouvoir.
L’Europe à géométrie variable
On parlait des limites du projet européen. L’UE est aussi contrainte par son propre mode de fonctionnement…
Il y a là une évolution notable. C’est ce qui s’est passé sur l’Ukraine avec la « coalition des pays volontaires ». Le risque de blocage était permanent avec la Hongrie, ou d’autres pays tombés sous la coupe de populistes pro-russes.
On a eu cette idée de « géométrie variable », qui était l’axiome de Jacques Delors : créer une structure ad hoc avec des pays volontaires et avec des configurations qui peuvent changer, qui peuvent même être en dehors de l’UE, comme avec les Canadiens.
On avait déjà cette capacité sur l’euro — tous les pays européens ne sont pas dans la zone euro — ou sur Schengen, qui n’a pas non plus regroupé tout le monde. Mais jamais sur des sujets aussi importants que la souveraineté, la défense et la capacité de résister à la Russie si nécessaire.
Aujourd’hui, cette coalition des volontaires existe : un état-major est installé au Mont-Valérien avec plusieurs dizaines d’officiers d’une quinzaine de pays. Ils travaillent à des scénarios de déploiement dans le cadre d’un cessez-le-feu pour la sécurité de l’Ukraine.
La guerre informationnelle
C’est aussi une course de vitesse : on n’est pas à l’abri d’une foucade de Poutine…
Tout à fait. Et on n’est pas non plus à l’abri d’un lâchage total des États-Unis. On est dans cette ambiguïté : d’un côté, les Américains font tout pour pactiser avec Poutine ; de l’autre, ils continuent à jouer leur rôle malgré tout, ils nous vendent les armes que l’on donne à l’Ukraine. Ce qui est une drôle de conception de l’Alliance atlantique…
C’était déjà le cas depuis longtemps, on n’en parlait guère.
Bien sûr, les F-35 sont le symbole de cette dépendance d’une large partie de l’Europe, et cela le restera encore longtemps, car on ne s’affranchit pas de décennies de dépendance industrielle du jour au lendemain. En outre, on voit la difficulté du projet d’avion de combat franco-allemand, le SCAF. Il faut apprendre à travailler ensemble sur des sujets qui, jusqu’ici, n’étaient pas familiers dans le cadre de la construction européenne.
Je n’oublie pas que vous êtes le président de l’ONG Reporters sans frontières. Aujourd’hui, tout le monde fait des vidéos ou produit des récits. L’attention ne doit-elle pas se porter sur les narratifs biaisés, les fake news… ?
C’est absolument central. On est au cœur d’une guerre informationnelle colossale, dont le symbole est une phrase prononcée par Elon Musk l’année dernière. Musk, propriétaire de X (ex-Twitter), dit : « Toute personne qui continue à s’informer dans les médias traditionnels vit dans une réalité alternative. »
Il renverse la proposition !
La proposition initiale était en effet que les gens qui vont s’informer sur les réseaux sociaux vivent dans une réalité alternative et que les médias qui obéissent à des règles professionnelles et déontologiques constituent ce que l’on nomme en anglais le « mainstream », autrement dit le courant principal. Avec Musk, on assiste à une tentative de détournement complet du système vers un univers où ces règles ont disparu. Tout cela à nos dépens en tant que citoyens.
Dans le livre, je cite une phrase de Hannah Arendt qui résume bien la situation actuelle. C’est une phrase qui date de 1978, bien avant Internet et Trump. Elle dit : « Quand on vous ment, on n’essaie pas de vous faire croire le mensonge. On fait en sorte que vous ne croyiez plus en rien. Et avec un peuple qui ne croit plus en rien, on fait ce qu’on veut. »
C’est la perte de la capacité de jugement et de décision individuelle et collective qui est en jeu. À partir du moment où l’on n’a plus de système d’information fiable, crédible, légitimé par les usagers, les citoyens, on est confronté à ce risque majeur de l’aventurisme et du populisme.
Propos recueillis par Pierre Benoit



