Marc Bloch au Panthéon : il est temps !
Il y a un an et demi, le président de la République annonçait l’entrée de Marc Bloch au Panthéon sans fixer de date. Depuis, cet hommage a été différé plusieurs fois pour des raisons diverses. On l’annonce à nouveau pour le mois de juin. Peut-être. Espérons : Marc Bloch représente tout ce que la France doit honorer.
Il faut imaginer Strasbourg, au début du 20ème siècle. Une ville frontière, une ville d’Europe, une ville d’histoire. Dans cette géographie incertaine naît, en 1886, Marc Bloch. Fils d’un historien, il grandit dans les livres, mais ce serait une erreur de croire qu’il y restera. Très tôt, chez lui, la pensée n’est pas un refuge : c’est une arme.
Un historien engagé dans son siècle
Normalien, agrégé, promis à une carrière brillante, il ne choisit pas le savoir pur. En 1914, il part à la guerre. Il ne l’observe pas : il la vit. Officier, décoré, blessé. Déjà, une première leçon : comprendre l’histoire exige de s’y exposer.
Entre les deux guerres, il révolutionne la discipline. C’est un médiéviste hors pair, fondateur de l’École des Annales. Avec lui, l’histoire n’est plus seulement celle des rois et des batailles ; elle devient celle des sociétés, des mentalités, du temps long. Il invente une manière de voir qui irrigue encore aujourd’hui toute la recherche historique mondiale.
De L’Étrange Défaite à la Résistance
Mais la véritable épreuve n’est pas encore venue.
Lorsque la France s’effondre en 1940, Bloch ne se réfugie pas dans les bibliothèques. Il reprend l’uniforme. Il voit, comprend, dissèque. De cette défaite, il tirera un texte incandescent : L’Étrange Défaite. C’est un acte d’accusation.
Il écrit, en témoin et en juge, la faillite des élites, l’inertie des institutions, l’illusion d’un pays qui s’était cru à l’abri de l’histoire. Peu d’intellectuels français auront su, avec une telle netteté, dire la vérité au moment précis où elle dérange. Prophétique, hélas.
Mais Bloch ne s’arrête pas là.
À un âge où d’autres se retirent, cinquante-six ans, il choisit le risque, la clandestinité, l’action. Il n’est pas seulement un esprit : il est une volonté. Il entre en Résistance.
Après l’invasion de la zone sud en novembre 1942, révoqué de l’université, du fait des lois antijuives, il cache sa famille dans la Creuse.
Marc Bloch intègre alors le mouvement Franc-Tireur. Il appartient au cénacle d’experts réunis à Lyon et à Paris par Jean Moulin, délégué du général de Gaulle en France. Il fréquente des juristes de premier plan, tels que Paul Bastid, François de Menthon, Alexandre Parodi ou Pierre-Henri Teitgen, tous appelés à devenir ministres après-guerre. Il prend la direction de la légion lyonnaise pour le mouvement Franc-Tireur et, en juillet 1943, devient l’un des trois membres du directoire régional des MUR, les Mouvements unifiés de la Résistance non communistes (Franc-Tireur, Combat et Libération).
Dénoncé, il est arrêté le 8 mars 1944 sur le pont de la Boucle à Lyon, aujourd’hui le pont Winston-Churchill. Bloch n’est pas arrêté par des Allemands mais par des Français : des truands de la Gestapo française de la bande de « Gueule tordue ». On désigne ainsi à Lyon Francis André, ancien communiste devenu membre du PPF de Doriot, mêlant activisme politique et gangstérisme (racket, marché noir, chasse aux biens juifs, etc.).
Les truands livrent Bloch aux nazis. Il est écroué à la prison de Montluc et torturé dans les sous-sols de la Gestapo lyonnaise par Klaus Barbie et ses hommes. Il ruse avec ses tortionnaires mais ne dit rien d’essentiel. Le 16 juin 1944, il est extrait de Montluc avec une vingtaine d’autres détenus. Conduits à Saint-Didier-de-Formans, ces hommes sont exécutés par groupes, rapidement, sans jugement.
Un symbole républicain au Panthéon
Il y a, dans la figure de Marc Bloch, une synthèse rare de ce que la République prétend honorer : le savant, qui fait avancer la connaissance ; le citoyen, qui refuse la défaite morale ; le soldat, qui sert deux fois la France ; le résistant, qui paie de sa vie son engagement.
D’autres, au Panthéon, incarnent l’une de ces dimensions. Lui les incarne toutes.
Alors, pourquoi un tel retard à l’honorer ?
La réponse tient moins à Marc Bloch qu’à nous-mêmes. Ouvrir les portes du Panthéon, c’est choisir un récit national. Et Marc Bloch dérange encore. Parce que, d’origine juive, il incarne les plus hautes valeurs de la France. Parce qu’il ne célèbre pas : il juge. Parce qu’il ne flatte pas : il met en cause. Parce qu’il nous rappelle que les défaites sont souvent des défaillances collectives.
En cela, il est d’une actualité troublante.
Faire entrer Marc Bloch au Panthéon, ce ne sera pas seulement réparer une injustice mémorielle. Ce sera envoyer un signal. Dans une époque saturée d’opinions toutes faites, de récits simplifiés, de passions immédiates, honorer un tel homme, c’est rappeler que la rigueur intellectuelle, le doute méthodique et l’exigence de vérité sont des vertus civiques, trop souvent oubliées aujourd’hui.



