Dette et déficits : il faut écouter Thierry Breton
Thierry Breton propose d’inscrire dans la Constitution l’obligation d’un déficit public annuel inférieur à 1 % à partir de 2032. Un candidat à la présidentielle social-démocrate aurait de bonnes raisons de relever le défi en adhérant à cette proposition.
Par Françoise Longy
L’ancien Commissaire européen au Marché intérieur veut forger une union sacrée pour empêcher la France de devenir l’homme malade de l’Europe. Développée dans les colonnes du Monde le 26 mars, cette proposition constitue un défi pour toutes les forces politiques, car, une fois posée, elle semble frappée au coin du bon sens. Le raisonnement qui l’établit est en effet implacable.
La dette devenue mortifère
Déjà très lourde, la dette française, qui s’accroît rapidement en raison d’un déficit chronique élevé, est mortifère. Thierry Breton énonce là une vérité que nul responsable politique n’ose contester : consacrer toujours plus d’argent au paiement des intérêts de la dette laisse de moins en moins de ressources pour le reste. Sur le plan intérieur, cette dette est synonyme de difficultés croissantes à maintenir l’existant ainsi qu’à investir pour l’avenir. Sur le plan international, la souveraineté de la France s’en trouve fragilisée, et la parole du pays ne porte plus. On a pu ignorer cette dure vérité pendant la période, presque magique, où les taux d’emprunt étaient nuls ou proches de zéro, mais cette parenthèse est close. La situation géopolitique actuelle, marquée par des tensions accrues et des conflits qui affectent les échanges, favorise l’inflation.
Une réforme constitutionnelle contraignante
Il est impossible de réduire significativement et durablement le déficit public sans un cadre contraignant. Cela fait plusieurs décennies que les Français constatent que les promesses de réduction du déficit public et de désendettement ne sont pas tenues, sauf exception. Pour que ces promesses deviennent crédibles, il faut bien plus que de simples déclarations générales. Le « pacte Breton » — chercher à faire adopter en début de mandat sa réforme de la Constitution — est suffisamment précis pour rendre la promesse vraiment contraignante et donc crédible.
Comme le souligne Thierry Breton, une inscription dans la Constitution vaut promesse solennelle, et l’État français améliorerait ainsi immédiatement sa situation. En rassurant les marchés et nos partenaires européens, il renforcerait sa crédibilité à l’échelle internationale. En réduisant la prime de risque des prêteurs — et donc le coût des emprunts — il accroîtrait ses marges de manœuvre en politique intérieure. Les bénéfices qu’apporterait le « pacte Breton » sont donc indiscutables, mais peut-il séduire un large électorat ?
Les conseillers en communication politique insistent sur l’importance d’un récit offrant un rêve collectif mobilisateur. Or, la proposition de Thierry Breton est à l’antipode du rêve : c’est une contrainte, et une contrainte qui limite fortement les promesses sociales que l’on peut faire. Aussi, un candidat marqué à gauche, même convaincu que le « pacte Breton » serait un bien pour la France, ne devrait-il pas s’abstenir de le dire s’il veut éviter un suicide politique ?
Mais les rêves, pour être mobilisateurs, doivent être crédibles. Sans doute une part non négligeable de l’électorat est suffisamment radicalisée pour croire aux châteaux en Espagne, révolutionnaires ou réactionnaires, que font miroiter les partis extrémistes. Mais pour tous les autres, la majorité des électeurs, quels rêves peuvent les inspirer ? Dans ce contexte inquiétant, ils préfèrent sans doute un futur prévisible, où les périls sont écartés et de modestes avancées ouvrent sur une perspective positive à long terme, qu’à un avenir incertain et risqué oscillant entre avancées spectaculaires et régressions marquées.
Un test de stature présidentielle pour 2027
Pour le moment, la désignation de l’adversaire du candidat RN pour le second tour s’apparente à une loterie, vu le nombre élevé de candidats ayant une chance. Quel ingrédient permettra de faire la différence et donner à un candidat la stature d’homme ou de femme d’État ? Le tout dans un contexte marqué, ne l’oublions pas, par une défiance généralisée envers les politiques. La preuve qu’il ou elle sort du jeu politicien, en se plaçant à la hauteur des enjeux graves de la situation présente. Pour cela, il ne faut pas promettre monts et merveilles, mais présenter un projet solide, enraciné dans le réel. Et comment mieux s’enraciner dans le réel qu’en affrontant sérieusement une menace que nous percevons tous, et qui hypothèque l’avenir ?
Mais, objectera-t-on, un candidat de gauche séduira moins facilement qu’un candidat de droite un large électorat en prônant la réduction du déficit public, un leitmotiv traditionnel de la droite. Paradoxalement, c’est l’inverse qui, probablement, est vrai en 2026 : un programme réaliste qui concilie les exigences de maintenir une économie dynamique — favoriser les innovations, les investissements et le développement des entreprises — avec les priorités classiques de la gauche pourrait séduire aujourd’hui une majorité de Français. Ceux-ci souhaitent avant tout vivre en sécurité, bénéficier de soins de qualité, se loger décemment et garantir un avenir à leurs enfants.
Or, cela suppose, en plus d’une économie dynamique, une meilleure justice fiscale, sociale et territoriale, de bons services publics et des projets concrets d’amélioration de la vie quotidienne pour tous. Les électeurs non radicalisés craignent les désordres que provoquent les fractures sociales. En résumé, la droite n’est pas plus crédible que la gauche en matière de réduction du déficit public, puisqu’elle a beaucoup promis et peu réalisé. Et elle l’est bien moins lorsqu’il s’agit de défendre les services publics, la protection sociale et tout ce qui peut contribuer à faire de la France un pays de progrès et de paix sociale, capable de s’unir face aux périls qui la menacent.
Aussi, au final, l’adhésion au « pacte Breton » pourrait bien être un pari gagnant pour un candidat social-démocrate en le démarquant positivement de ses compétiteurs.



