Trump exploite l’antisémitisme contre Harvard

par Sébastien Lévi |  publié le 07/04/2026

En attaquant régulièrement Harvard au nom de la lutte contre l’antisémitisme, Trump ouvre un double front contre l’université et contre ceux qu’il prétend défendre, dans un contexte déjà fragile pour la liberté académique comme pour les Juifs américains.

Le président de Harvard, Alan Garber, et le président américain Donald Trump. Un juge américain a ordonné à l'administration Trump, le 3 septembre 2025, d'annuler les importantes coupes budgétaires imposées à l'université Harvard, qui avaient gelé plus de 2 milliards de dollars suite à des allégations d'antisémitisme. (Photo Rick Friedman et Saul Loeb / AFP)

Après des mois d’invectives, d’accalmie puis de compromis factices, Trump et son administration ont récemment lancé une procédure contre Harvard pour manquements dans la lutte contre l’antisémitisme. Celui-ci y est bien réel, comme en atteste la baisse du nombre d’étudiants juifs dans cette université. L’instrumentalisation du phénomène par la droite MAGA n’en est pas moins terriblement dangereuse pour les premiers intéressés, les Juifs américains.

Une libération de la parole sur les campus

L’attaque terroriste perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 a libéré une parole radicalement antisioniste et antisémite, en particulier sur les campus. Dans la vision binaire de certains, la haine du sioniste devenait non seulement légitime mais souhaitable, dans ce qu’Eva Illouz devait appeler la « haine vertueuse ». Après des mois de déni, les universités ont peu à peu pris conscience du phénomène au point de mettre en place des programmes de lutte contre l’antisémitisme efficaces, et de dédommager certains étudiants juifs insuffisamment protégés par leurs universités. Sur le plan politique, les Démocrates ont mis longtemps à comprendre l’ampleur du problème, un peu comme la gauche française au début des années 2000 en France. Cette inertie leur a été préjudiciable à l’élection présidentielle de 2024, apparaissant comme complaisants avec leur aile d’extrême gauche et « woke ».

Une offensive politique contre les élites académiques

Mais l’offensive du gouvernement américain sur le sujet ne répond que très partiellement à une préoccupation envers le sort des Juifs. Elle est surtout un moyen pour Trump de régler ses comptes avec les institutions universitaires qu’il exècre, comme sa base, dans un même rejet de la science, des élites et du « système », en encadrant l’enseignement et la liberté académique.

Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette assignation ait lieu pendant une guerre en Iran très impopulaire aux États-Unis, même si elle reste soutenue par les Républicains et plus encore par sa base MAGA. Une attaque contre Harvard, symbole absolu des élites libérales de la côte Est, est une opportunité en or pour ressouder encore les conservateurs, en mettant de nouveau dans l’embarras les Démocrates peu à l’aise avec le sujet. La manœuvre est donc transparente, d’autant qu’Harvard a été l’une des universités ayant le mieux réagi, après un retard à l’allumage, avec des mesures très fortes, sous la direction d’un président, juif, très actif sur le sujet.

Cette instrumentalisation est particulièrement dangereuse alors que l’antisémitisme atteint des proportions très inquiétantes aux États-Unis et que les Juifs sont déjà accusés régulièrement par les complotistes antisémites de causer la guerre en Iran après avoir été des manipulateurs dans l’affaire Epstein. S’ils devaient demain devenir un instrument de mise au pas de l’université et de la liberté d’expression, ils seraient exposés à de nouveaux dangers dont ils se passeraient volontiers.

« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ! » : une citation attribuée à Voltaire que les Juifs américains seraient bien inspirés de méditer, avec des « amis » comme Trump. Les Juifs français pourraient d’ailleurs en faire de même …

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis