Comment l’extrême-droite veut torpiller l’UE

par Boris Enet |  publié le 08/04/2026

Dans le midi brun, les élus du RN retirent le drapeau européen des mairies. En Hongrie, Marine Le Pen encense le national-populiste Orban à quatre jours du scrutin législatif. Partout sur le continent, l’offensive contre l’UE se généralise.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán est entouré par Geert Wilders, chef du Parti pour la liberté (PVV), Marine Le Pen, ancienne dirigeante du Rassemblement national (RN), et Matteo Salvini, vice-Premier ministre italien, lors du 1er Rassemblement patriotique à Budapest, en Hongrie, le 23 mars 2026. (Photo Attila KISBENEDEK / AFP)

Chacun peut constater les effets de la stratégie de dédiabolisation aujourd’hui aboutie du RN. Désormais présentés comme souverainistes, incohérents sur le plan économique et flous sur l’état de droit, ils seraient, au fond, une forme de droite nationale débarrassée des oripeaux fascisants de la première génération, celle des fondateurs du parti à la flamme.

La prise de distance avec la galaxie nationaliste la plus radicale est actée, mais les ponts ne sont pas rompus : la droite nationaliste n’oublie jamais ses fondamentaux idéologiques, au premier rang desquels sa détestation du « mondialisme » et sa crainte de la dissolution de l’« identité nationale » dans un magma européen honni. À Carcassonne ou Canohès, bourgade de 6 000 âmes près de Perpignan, les nouveaux édiles se filment en retirant le drapeau de l’UE. À l’instar de Louis Alliot, dont les démêlés judiciaires se poursuivent, l’extrême-droite continue de distiller son venin anti-européen au cœur de la forteresse. Et cela fonctionne. À l’exception de quelques dizaines de lycéens, drapeau européen en bandoulière et slogans hérités d’une autre époque, les commentaires des anonymes sont souvent élogieux. Qu’importe pour les subventions à la viticulture audoise, les aides à venir après les dévastations des méga-feux, les fonds de cohésion pour un territoire parmi les plus pauvres du pays, pourvu que l’on ait l’ivresse d’être chez soi, les deux pieds dans la glaise, en se persuadant que l’enfer, c’est forcément les autres.

Le RN, cinquième colonne anti-UE

Il serait dangereux de ne voir dans cette opération de décrochage des drapeaux de l’UE qu’un simple coup de com’ formaté pour les réseaux sociaux. Derrière la symbolique, le projet nationaliste présente une invariable constance. Depuis l’affiliation aux groupes les plus dangereux et anti-européens du Parlement de Strasbourg jusqu’à la récente visite de Jordan Bardella à Nigel Farage, la détestation de l’UE reste la marque de fabrique des nationalistes français. Et pour ceux qui douteraient des incidences une fois l’hypothétique accession à l’Élysée dans douze mois, les édiles retirent également le drapeau ukrainien sous couvert de la seule identité tricolore. Traduction symbolique de leurs votes au Parlement de Strasbourg et de leur poutinophilie criante, ils impriment leur idéologie dans des territoires dévastés par les vérités alternatives et l’effondrement des connaissances. Tandis que l’héritière des Le Pen fait la courte échelle à J.D Vance pour savoir à qui sera le meilleur soutien de Viktor Orban, à quelques jours d’un scrutin majeur pour le sort de l’UE, de la poursuite du soutien à l’Ukraine et de l’autonomie stratégique européenne, la génération de novices déboulant dans les mairies fait infuser sa ligne anti-UE pour hâter le retour des nations et du tous contre tous … et du chacun pour soi.

Le récit alternatif tarde

Face à ce plan d’attaque concerté, mêlant germanophobie galopante et complotisme contre Bruxelles, les forces progressistes se taisent encore et encore. Refusant de défendre les nécessaires accords de libre-échange, qu’il s’agisse du Mercosur, de l’Australie ou de l’Inde, ils pensent échapper à la complexité du monde et à la nécessaire affirmation de la puissance européenne pour chasser sur les terres populistes.

À la notable exception de Raphaël Glucksmann, dont le fédéralisme européen est revendiqué, il s’agit de ne pas de se couper des électeurs « populaires », qui posent les bonnes questions mais se trompent sur les réponses, selon la formule consacrée. Sauf qu’en agissant de la sorte, la gauche et les progressistes laissent le champ libre au récit des nationalistes. Tous les commentateurs envisagent, à raison, les conséquences nationales d’une victoire du RN à la présidentielle et aux législatives dans la foulée.

Mais ils sont autant à sous-estimer la mère des batailles qu’est la destruction programmée de l’UE, en lien avec les nationalistes MAGA d’outre-Atlantique. Si la gauche de gouvernement appréhendait la problématique à cette échelle — parce qu’elle surdétermine l’avenir du continent et l’ordre mondial — alors la question de ses alliances possibles s’imposerait d’elle-même, sans confusion honteuse avec les populistes issus de la gauche. Sur le continent comme dans l’Hexagone, elle dresserait une digue avec le centre et les familles issues de la démocratie chrétienne, dont l’attachement à l’Union est une garantie devenue vitale.

Boris Enet