Orban, miroir brisé du RN

par Bernard Attali |  publié le 12/04/2026

La défaite de Viktor Orban aux législatives marque un tournant pour l’Europe. Après 16 ans au pouvoir, le modèle illibéral qu’il incarnait est désavoué : son parti le Fidesz n’obtient que 55 sièges sur 199 (près de 38,4 % des voix), face au parti Tisza de Péter Magyar qui remporte 138 sièges avec plus de 53,06 % des voix. Un symbole qui doit inspirer les peuples, bien au-delà des frontières hongroises.

Peter Magyar, chef du parti conservateur pro-européen TISZA, fête sa victoire lors de la soirée électorale à Budapest, le 12 avril 2026. Le Premier ministre nationaliste hongrois Viktor Orban a concédé sa défaite face à son rival, Peter Magyar, un ancien membre du gouvernement qui a promis un « changement de système ». (Photo Ferenc ISZA / AFP)

L’échec de Viktor Orban lors du scrutin de ce dimanche en Hongrie est une bonne nouvelle pour l’Europe. Et une leçon pour tous ceux qui rêvent – en France même – d’une expérience illibérale. N’oublions pas la similitude entre le programme de Viktor Orban lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2010 et les idées du RN.

Le parallèle est frappant : hostilité aux institutions européennes, critiques de la justice, contournement constitutionnel, préférence nationale, refoulement des immigrés, privatisation de l’audiovisuel, politique économique hasardeuse… Ce n’est pas un hasard : les deux partis sont membres du même groupe au Parlement européen. Et la présidente du Front National était à Budapest il y a quelques jours pour faire campagne pour Viktor Orban.

Un modèle politique commun

Derrière une stratégie de « dédiabolisation » apparente, le programme du RN reste structuré autour de quatre piliers qui font écho à l’expérience illibérale de Budapest : la prééminence du droit national sur le droit européen, la préférence nationale comme principe organisateur de la société, le contournement des contre-pouvoirs institutionnels et une vision plébiscitaire de la démocratie.

Il faut appeler un chat un chat : renverser la hiérarchie des normes, soutenir que le droit national doit l’emporter sur le droit européen, c’est entrer en collision avec le traité de l’Union européenne. Le Rassemblement national ne prône plus la sortie de l’euro : il prône la sortie de l’Union ! Sans parler de la fascination que la Russie de Poutine semble exercer sur les dirigeants des deux mouvements. Il faut reconnaître à Viktor Orban un certain talent : tout le monde ne peut pas être soutenu à la fois par Trump et Poutine !

Le cœur du programme du RN repose lui aussi sur l’obsession de l’immigration et la « priorité nationale ». Pour le Rassemblement national, la solidarité ne doit bénéficier qu’à ceux qui détiennent une carte d’identité française, les allocations familiales doivent être réservées aux seuls foyers dont au moins un parent est Français, l’accès aux prestations doit être conditionné à cinq années de travail en France, et l’aide médicale d’État remplacée par une « aide d’urgence vitale », beaucoup plus restrictive.

Cette logique s’inscrit dans le courant du « chauvinisme social », qui donne un soubassement anthropologique à la politique sociale. Cette « préférence » repose sur une idée archaïque : l’État doit, dans tous les cas, réserver son aide aux seuls détenteurs de la nationalité. Avec le risque de transformer la solidarité en outil de sélection quasi ethnique.

Ce programme heurte frontalement les principes de notre droit public. Le Conseil constitutionnel a déjà censuré, en janvier 2024, les dispositions de la loi immigration conditionnant l’accès à plusieurs prestations sociales à une durée de résidence de cinq ans. Face à ces obstacles juridiques, le RN ne recule pas : il prévoit de « mettre en place cette priorité, s’il le faut par référendum constitutionnel ». Une logique de démolition des garde-fous, caractéristique des régimes autocratiques.

La mise en cause des juges est assumée. Tout en critiquant les institutions judiciaires pour excès de pouvoir quand il est lui-même mis en cause, le Rassemblement national dénonce régulièrement le « laxisme » de la justice. Une affirmation qui annonce d’autres règlements de comptes. Il veut « rétablir les peines planchers » en violation du principe d’individualisation des peines, et supprimer « l’excuse de minorité ». Plus généralement, le programme du RN vise une réduction des garanties procédurales indissociables de la démocratie. Et ne mentionne d’ailleurs jamais le mot « indépendance » pour la justice.

Pour contourner les obstacles, le RN prône donc l’extension du référendum, en ne tenant pas compte de l’art. 11 de la loi fondamentale. On notera que, très tôt, Viktor Orban a réécrit la Constitution hongroise de 2011 pour neutraliser la Cour constitutionnelle. Le programme du RN propose un « RIC législatif » afin de « réserver au peuple seul, par référendum, le pouvoir de modifier la Constitution ». Vieille recette des régimes autoritaires : faire appel au peuple pour neutraliser les institutions protégeant les droits fondamentaux. Laurent Fabius a alerté : « c’est souvent parce que le Conseil constitutionnel est un rempart de nos droits et de nos libertés qu’il est pris pour cible ».

Médias et économie : les signaux d’alerte

Enfin, le RN veut privatiser l’audiovisuel public, qualifié de « bastion idéologique financé par les impôts des Français » ayant « trahi sa mission de neutralité ». Cette délégitimation des médias publics est le premier pas vers leur démantèlement — un scénario observé dans chaque expérience illibérale. En Hongrie, l’audiovisuel public a été transformé en outil de propagande et plus de 500 médias privés ont été confiés à des proches du pouvoir, dans un climat de corruption généralisé.

En matière économique, le Rassemblement national n’a évidemment pas le monopole de la démagogie. Mais il faut regarder les chiffres pour juger des conséquences à venir. L’Institut Montaigne a chiffré le programme du RN aux législatives 2024 : un déséquilibre augmentant le déficit public de 71 milliards d’euros par an (85 milliards de dépenses et baisses d’impôts contre 14 milliards d’économies — dont 8 milliards fondés sur des mesures anti-immigration à la faisabilité juridique et politique incertaine).

La Fondation Jean-Jaurès estime que le protectionnisme du RN « pourrait conduire à une perte pérenne de 3 points de PIB », soit 35 milliards d’euros de pertes de recettes — des « propositions oscillant entre impossibles à mettre en œuvre, inefficaces, dangereuses pour l’économie française et européenne, ou déjà en vigueur ». L’application du programme de Viktor Orban donne une idée de ce qui peut advenir chez nous. La Hongrie a connu trois années de stagnation (contrairement aux pays voisins) et une inflation de +50 % en 5 ans. En matière économique, l’amateurisme ne fait pas de miracles !

En résumé, comme en Hongrie avant les dernières élections, le programme du Rassemblement national n’est pas une simple liste de mesures à évaluer isolément. Il constitue un projet cohérent de transformation de la République : hostilité à l’égard de l’Europe, affaiblissement des contre-pouvoirs, exclusion des étrangers de la solidarité nationale, contournement des normes constitutionnelles, conception plébiscitaire de la démocratie et promesses économiques irréalisables. Comparer le programme du Rassemblement national à celui qui vient d’échouer à Budapest ne relève pas de l’anathème mais de l’analyse.

La question n’est plus de savoir si le RN est de droite ou d’extrême-droite après sa mue au cours des dernières années : elle est de savoir si la France est prête à prendre le risque d’une expérience illibérale, sachant ce qu’elle coûte aux nations qui l’ont tentée… comme en Hongrie.

Bernard Attali

Editorialiste