Extrême-droite : la trahison des élites
La rapidité avec laquelle certaines élites du monde économique se rapprochent de l’extrême-droite laisse songeur. Pourtant l’histoire est à cet égard pleine d’enseignements.
Nous sommes en Allemagne après le traité de Versailles. Alfred Hugenberg n’est ni un aventurier ni un marginal. Il appartient à cette bourgeoisie industrielle sûre d’elle-même, persuadée que l’ordre social lui revient de droit. Ancien haut fonctionnaire, passé par l’industrie, il comprend avant beaucoup d’autres que le pouvoir a changé de nature.
Il ne suffit plus de produire.
Il faut convaincre.
Et, au besoin, manipuler.
Dans les années 1920, il bâtit un empire médiatique tentaculaire : journaux, agences de presse, maisons d’édition, cinéma. Une machine de guerre idéologique capable d’imposer ses thèmes, ses obsessions, ses ennemis.
Ce n’est pas une dérive.
C’est un projet.
Ce que Hugenberg met en place n’est pas simplement une presse d’opinion. C’est la fabrique du ressentiment et l’industrie du populisme.
Chaque titre, chaque éditorial, chaque image concourt à une même entreprise : délégitimer la démocratie. Transformer la complexité du réel en un récit simple, brutal, efficace. Il faut des coupables — ils seront désignés. Il faut une menace — elle sera amplifiée.
Le débat public devient un théâtre d’ombres où la nuance disparaît.
On n’informe plus.
On oriente.
On excite.
On prépare.
À cet égard, Hugenberg apparaît comme une figure étrangement contemporaine : il comprend que le contrôle du récit est une forme de pouvoir plus décisive que la contrainte elle-même.
L’erreur — ou le calcul
Lorsque Hugenberg s’allie à Adolf Hitler il ne cède pas à une fascination irrationnelle. Il fait un calcul.
Le leader nazi est violent, outrancier, imprévisible. Mais il mobilise. Il capte une colère que les conservateurs traditionnels ne savent plus canaliser. Hugenberg pense pouvoir l’utiliser, l’encadrer, le contenir.
Vieille illusion des élites : croire que le fauve peut être domestiqué.
Grâce à ses journaux, Hitler change de statut. De marginal, il devient interlocuteur. De provocateur, il devient candidat crédible. La répétition fait le reste : ce qui choque finit par s’installer.
Ainsi se fabrique la normalisation de l’anormal.
Le rôle décisif de Hugenberg n’est pas d’avoir inventé le nazisme. Il est d’avoir contribué à le rendre acceptable.
Ses médias ne crient pas nécessairement « vive Hitler ». Ils font pire : ils installent l’idée qu’il n’y a plus d’alternative raisonnable. Que la démocratie est impuissante. Que l’autorité forte est devenue nécessaire.
Autrement dit, ils déplacent le centre de gravité du débat.
Le danger n’est plus ce qui menace les libertés.
Le danger devient ce qui entrave l’ordre et le profit qui va avec.
Dans ce glissement s’opère la véritable rupture.
La faillite morale des élites
En 1933, Hugenberg entre au gouvernement. L’industriel devenu faiseur d’opinion pense encore peser. Et les industriels allemands profitent à plein de nouveaux régimes : mais le rapport de force est déjà inversé.
Le régime n’a plus besoin de lui.
L’absorbe. Le dépasse. Et finalement l’écarte. Le manipulateur a été manipulé.
L’histoire est cruelle, mais elle est logique : ceux qui ouvrent la porte aux forces qu’ils prétendent contrôler finissent par être emportés par elles. La pire ruse du diable c’est de faire croire qu’on peut se jouer de lui.
Il serait rassurant de considérer Hugenberg comme une anomalie, un produit d’un autre temps. Ce serait une erreur.
Son parcours met en lumière une tentation récurrente. Celle des élites économiques et médiatiques qui préfèrent l’ordre autoritaire à l’incertitude démocratique. De considérer que certaines dérives sont acceptables si elles garantissent leurs intérêts. De croire que l’homme politique, une fois installé sera à leur botte. On se remémore l’erreur de Thiers à propos du futur Napoléon III : « c’est un crétin que l’on mènera ».
L’histoire ne valide jamais ces calculs.
Elle les condamne.
Car ce qui commence comme une stratégie finit presque toujours comme une capitulation.
Le présent en filigrane
À l’heure où les intérêts économiques accélèrent la concentration des médias, où la frontière entre information et opinion se brouille, où la tentation de simplifier à outrance le réel gagne du terrain, la trajectoire de Hugenberg résonne avec une acuité particulière.
Elle rappelle une évidence trop souvent oubliée :
Les élites du monde économique ont une responsabilité morale. Quand elles s’emparent du pouvoir médiatique pour servir leurs intérêts ils jouent avec le feu.
Les médias deviennent alors un instrument de confrontation violente plutôt qu’un outil d’information pertinente. Certes les démocraties ne s’effondrent pas immédiatement. Mais elles s’habituent. Et c’est le plus dangereux. Les lecteurs qui verraient dans ce qui précède une allusion au contexte français font fausse route. Je ne pense, bien sûr, qu’aux milieux d’affaires qui ont pendant quinze ans mis tous les médias au service de Viktor Orban en Hongrie !



