Jean Peyrelevade : « L’épargne des retraités est supérieure au déficit »

par Valérie Lecasble |  publié le 24/04/2026

Dans son dernier livre, le haut-fonctionnaire, ex-patron du Crédit Lyonnais, décrit une situation noire où la France ne produit plus les richesses dont elle a besoin pour préserver son modèle social. Il détaille les mesures pour qu’elle se réforme…

Jean Peyrelevade. (Photo Ludovic MARIN / AFP) - Couverture de son livre : « La France : du populisme au chaos » Éditions Odile Jacob

LibreJournal : La France ne fait que décliner ?

Jean Peyrelevade : Quand on regarde le PIB par tête en France, depuis 25 ans, nous reculons par rapport à la moyenne européenne et mondiale. Nous étions alors au 10ème rang mondial, nous sommes aujourd’hui relégués à la 25ème place.

En Europe, nous étions alors au même niveau que l’Allemagne et les Pays-Bas, nous sommes désormais en-dessous des deux pays : à – 15 % de l’Allemagne, – 30 % des Pays-Bas, et à la moitié de la Suisse.

Les Français ne le savent pas et les hommes politiques non plus. Et pourtant, les raisons de fond ne s’effacent pas et le déclin continue.

La raison de ce déclin est que la France ne produit plus de richesse ?

La plupart des problèmes français ont des racines historiques : elles remontent à la création du système de Sécurité sociale, au lendemain de la 2ème guerre mondiale.

Jean-Luc Mélenchon dit aujourd’hui que chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Comme Ambroise Croizat, le ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale, en 1945 quand le PC était le premier parti de France, et que 5 millions de personnes adhéraient à la CGT. L’état d’esprit est resté le même : si cette affirmation était vraie, notre système de solidarité sociale serait merveilleux. Mais, même énoncée par Jean-Luc Mélenchon, elle est fausse. Oui, chacun reçoit selon ses besoins : qu’il s’agisse des retraites, de la santé, ou du RSA … Mais dès l’origine, les entreprises qui avaient soutenu le pétainisme pendant la guerre, ont été massivement mises à contribution. A l’époque, les dépenses globales de sécurité sociale équivalaient à 15 % du PIB, et les entreprises en payaient 12 % sur les 15 %.

Actuellement, ces 12 % sont devenus 17% sur des dépenses qui atteignent 32 % du PIB ! La progression a été spectaculaire et les entreprises paient toujours la plus grosse partie. Même si une diminution relative de leur contribution a été enclenchée d’abord par Michel Rocard qui a créé la CSG pour régler un petit 10 % de charges, puis par Edouard Balladur qui a réduit très partiellement le montant des cotisations sociales des entreprises.

Mais les entreprises restent très surtaxées, pour financer notre système social.

Ce qui a détruit leur richesse ?

Les entreprises françaises investissent moins que leurs concurrentes. Or, comme seules les entreprises produisent de la richesse marchande, nous en produisons moins que les autres. Ce qui donne moins de croissance donc moins de revenu par tête et moins de pouvoir d’achat.

On ne peut pas espérer avoir davantage de pouvoir d’achat si on ne peut produire davantage.

C’est un peu simpliste. Nous avons aussi été moins efficaces que les autres …

Les difficultés de l’appareil productif français ont été niées par la gauche. Il reste de façon explicite chez un Jean-Luc Mélenchon ou implicite pour la gauche dite modérée que le capital est l’ennemi du travail. L’anticapitalisme a justifié la nationalisation de l’appareil productif en 1981 sans que l’on se demande ce que cela rapporterait. Les entreprises publiques sont-elles mieux gérées que quand elles sont privées ?  Je peux témoigner qu’une idéologie peut contribuer au déclin comme lorsque j’avais pris les rênes du Crédit Lyonnais après que la banque nationalisée a été mise en faillite fin 1993, sous la tutelle du Trésor, par Jean-Yves Haberer.

Il est vrai qu’une autre raison pour laquelle les entreprises privées françaises se sont souvent effondrées, est à cause de leur gouvernance, qui a un côté insupportable. C’est une copie dans le domaine économique de ce qui se passe dans le politique. C’est le pouvoir du chef. Nous sommes le seul pays à avoir inventé la fonction de PDG qui préside le conseil d’administration qui contrôle …ses propres actes. Le PDG français est ainsi seul au monde, alors que partout ailleurs, les deux fonctions de président, et de directeur général, sont séparées.

Serge Tchuruk, alors PDG de l’ex-Compagnie Générale d’Électricité (CGE), qui s’est effondrée, est responsable. Il est resté 20 ans PDG lorsque l’entreprise avait été reprivatisée sous Balladur. On peut ainsi multiplier les exemples en y ajoutant les Cimentier Lafarge, ou le grand distributeur Casino que Jean-Yves Naouri a fait sombrer.

Le pouvoir personnel du chef d’entreprise existe en France de manière généralisée avec une négation du dialogue social.

La gouvernance doit être révisée ?

On a fabriqué en 1982 les lois Auroux de démocratisation du système productif. L’une d’elle instituait un comité social économique (CSE) utile, élu par l’ensemble du personnel à qui le président de l’entreprise est obligé de faire part des événements importants. Mais ce comité n’est que consultatif, sans pouvoir de négociation. Ce qui ne sert à rien.

Ensuite, il est élu par l’ensemble du personnel, mais avec des privilèges incroyables accordés aux syndicats comme celui de réserver le premier tour aux organisations syndicales. Les salariés ordinaires ne se présentent qu’au second tour. Il aurait fallu que dès le début, les élections soient ouvertes à tous les salariés.

Pourquoi ne pas reconnaître à ce CSE un pouvoir de négociation plutôt qu’aux délégués syndicaux, non pas élus mais désignés par leur centrale ?

Dans les grosses PME où les élections sont, faute de présence syndicale, souvent ouvertes à l’ensemble du personnel, le dialogue social est plus efficace. Le CSE devient un instrument direct de négociation entre les dirigeants et les salariés, au service du bien commun.

Alors, reste un seul problème à résoudre, qui est la juste répartition de la valeur créée.

Il faut financer les retraites…

Le problème des retraites est un problème macroéconomique, qui concerne toute la population, des enfants jusqu’aux personnes les plus âgées. Le monopole de négociation donné au patronat et aux syndicats n’est donc pas justifié.

L’État a mis en place un Comité d’Organisation des Retraites, avec une représentation plus large. Mais ce Comité ignore le sujet des retraites de la fonction publique. Marylise Léon, à la CFDT, considère que c’est à l’État seul de régler ce problème qui engendre 45 milliards de déficit annuel.

Il n’y a pas 36 solutions, il faut agir sur tous les volets possibles, sauf sur les cotisations qui plombent l’appareil productif. Il faut allonger la durée du travail mais aussi mettre fin à quelques privilèges dont bénéficient les retraités. L’indexation des retraites, ne doit pas durer, alors que les salaires ne sont pas indexés.

Je constate que le taux d’épargne des retraités est de 25 %.  Ce qui veut dire que sur 400 milliards de pensions, les retraités en épargnent 100. Or, le déficit des retraites est de 60 milliards. Cela signifie que l’épargne des retraités est supérieure au déficit.

Quel que soit leur niveau de richesse, les retraités ont des avantages fiscaux. Leur taux de CSG est inférieur à celui des actifs et leur base imposable est réduite de 10 % de frais déductibles alors qu’ils ne les dépensent plus.

De plus, 70 % des retraités sont propriétaires de leur résidence principale, ce qui induit une forte différence de niveau de vie par rapport à la moyenne des actifs.

On fait quoi ?

On doit sortir du conflit capital-travail, ce qui donnera aux entreprises la possibilité d’augmenter l’investissement, la production, et d’être plus efficaces.

Il faut casser le mythe selon lequel l’imposition des plus riches permet de tout régler et inventer une fiscalité plus citoyenne.

On peut modifier l’échelle des tranches de l’impôt sur le revenu et augmenter le taux marginal le plus élevé qui est de 49 % aujourd’hui et pourrait aller jusqu’à 55 ou 56 %. Il faut aussi utiliser les impôts les plus efficaces, en augmentant modérément la CSG et la TVA.

On peut enfin se poser la question de l’impôt sur les successions. Même si les Français sont violemment contre toute hausse et si nous sommes l’un des pays où l’impôt sur les successions est le plus élevé.

Le Budget 2027 est déjà en train de déraper ?

Notre déficit budgétaire est insupportable. Nous ne le traiterons pas de manière progressive. Il faut regagner au total 3 à 4 points de PIB pour réduire le déficit (5% prévus en 2026) et financer la défense et la recherche, soit 100 à 120 milliards d’euros. Si on le fait progressivement, on se casse la figure et l’on provoquera un drame car la moitié de notre dette est financée par l’étranger.

Il faut au contraire faire un effort rapide et important : une réforme des retraites qui économise à terme plusieurs dizaines de milliards, assortie d’une hausse de 30 à 40 milliards d’euros des impôts.

Il faut aussi réduire de 1 à 2% de PIB les impôts sur la production. Et diminuer tout à la fois le déficit budgétaire et les charges sur les entreprises. Ce sont aux citoyens français de financer car de toute façon, ce sont eux qui finissent par payer.

« En marche vers la dictature » est le titre de votre dernier chapitre…

Nous avons un Etat dominé par le Président. Et on nous dit que l’extrême-droite va prendre le pouvoir. Or, le programme du RN est nul en matière économique. Il promet tout à tout le monde juste pour faire plaisir. Nous aurons donc une vraie crise économique dans les six mois pendant lesquels ils auront le temps de détruire l’État de droit. Nous nous retrouverons alors avec un pouvoir très centralisé et une absence de protection juridique de nos citoyens.

Le passage par la crise est de haute probabilité. L’étranger refusera de nous prêter et nous serons dans la situation de l’Espagne, de l’Italie ou de la Grèce.

La moitié des patrons des 4 millions de PME voteront pour le RN. Ils ont basculé. C’est une base électorale qu’on aurait tort de négliger. Ils réagissent aux critiques sur les aides aux entreprises, et au vote au Parlement, y compris par les socialistes, de la hausse de la fiscalité sur les entreprises.

Les entreprises n’aiment pas la France ?

Non, c’est l’inverse. La France n’aime pas les entreprises, qui investissent de plus en plus ailleurs.

La France est l’un des deux ou trois pays au monde qui possède le plus de filiales à l’étranger, avec 53 000 filiales, soit 30 à 40 % de la valeur ajoutée française. Ces filiales étrangères ne nous rapportent aucune valeur ajoutée, aucun emploi, aucun impôt, seulement des dividendes. La France n’a plus de filiales industrielles sur son territoire, elles se sont déplacées à l’étranger où elles sont plus profitables. Ces filiales étrangères envoient 100 milliards de dividendes à leurs maisons-mères françaises, ce qui est un montant supérieur aux dividendes distribués en France.

Ces dividendes étrangers sont reçus en France où l’entreprise en fait ce qu’elle veut. Sur ce total, 80 milliards sont distribués aux actionnaires, 20 milliards à-peu-près sont réinvestis dans les entreprises.

Il faut comprendre qu’entre les actionnaires et les salariés, le conflit n’est pas entre le capital et le travail (les deux sont nécessaires au bien commun) mais à propos de la distribution de la valeur ajoutée.

La généralisation de l’actionnariat salarié serait une mesure simple et efficace à mettre en place. Avec une participation des salariés aux résultats de l’entreprise grâce à une proposition systématique d’y investir en actions, par exemple leurs revenus de participation.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique