Les sortilèges de Sonia Wieder-Atherton
La violoncelliste présente un disque inspiré par les prophéties de Jérémie, les drames de notre époque et des œuvres de Couperin et Vivaldi.
Le silence est de Sonia. Non l’artifice à la Guitry – Mozart après Mozart, tout ce tintouin de paradoxes à dormir. On parle du silence entre les notes, éloquent, celui qui vous renseigne sur l’essentiel, sur un au-delà de la musique. Wieder-Atherton : un nom qui compose avec les partitions, pas avec la vérité.
Jérémie, Couperin et l’ombre du monde
Le nouveau disque de la violoncelliste échappe à toutes les classifications. Le « pitch » en est impossible, et c’est une merveilleuse nouvelle. Disons qu’à l’origine, on trouve Jérémie. Le chic type qui prédit le pire, annonce que tout cela va mal finir. Un prophète. À partir de ses Lamentations, cinq poèmes ayant pour thème la chute de Jérusalem, vue du côté des vaincus, François Couperin écrivit Les Leçons de ténèbres pour le mercredi saint de l’année 1714. En première partie de son album, Sonia Wieder-Atherton joue la transposition de certaines de ces pièces : Premières Leçons de ténèbres à une voix, Troisième Leçon de ténèbres à deux voix. C’est le chaos, la destruction.
Mais le pire n’est jamais sûr et Vivaldi prend le relais, dont les partitions reflètent notre temps mais laissent ouverte la porte à la lumière, à un avenir moins sombre. « Ce disque, au sein duquel coexiste quelque chose d’extrêmement dramatique en même temps qu’une espérance, évoque une situation contemporaine, nous explique l’artiste. Il entre en vibration avec notre époque. »
Une traversée sonore hors des cadres
Sur la forme, il faut abandonner toutes les références, toutes les banalités. Juive par sa mère, protestante par son père, la violoncelliste se défie des idolâtries. La liberté d’invention, seule, guide ses pas. La voici qui joue accompagnée par un synthétiseur monophonique, le Korg MS20, dont joue son neveu Marius.
Dès les premières mesures, on est bouleversé. Le son que Sonia donne au violoncelle paraît nous raccorder à l’Antiquité la plus haute : il se déploie dans l’espace mais jamais ne l’envahit. Tel est sans doute son secret : c’est un chant qui respire. À ses côtés, discret mais bel et bien présent, l’instrument électronique – avec ses notes solitaires – donne le ton – grave, douloureux, pathétique – et soutient la plainte. Ainsi va la musique de Couperin, transposée dans notre siècle sans perdre sa puissance originelle.
Bientôt, Sonia joue deux parties de violoncelle en même temps. La technique du re-recording autorise un tel dispositif. Une artiste au miroir de ses méditations ? « L’arrangement des deux voix, dans le Vedrò de Vivaldi, que j’ai appelé L’autre visage, me donne l’impression que l’une danse avec l’autre », dit-elle. Un entrelacs d’amour, une étreinte sensuelle : cette seconde fraction de l’album ressemble à quelque consolation. Parfois, la musicienne pince les cordes et laisse percer, sous le drame, un sourire bienvenu.
« Je fais les choses dans une assez grande inconscience, au début d’un travail tout du moins, nous dit Sonia. Le projet s’est révélé à moi-même de façon progressive. À la fin, je me suis dit : “C’est donc là que tu voulais en venir.” Je me suis rendu compte que je cherchais à exprimer quelque chose de lié au monde qui nous entoure, comme si on voulait s’approcher jusqu’à entendre les voix qui résistent, qui traversent… »
Un album entre ténèbres et espérance
À la fin, de marches harmoniques en tumultes, il nous semble que Villa-Lobos et Bartók, en vieux fantômes affectueux, glissent un message. Imperturbable, ne perdant jamais le fil de son propos, Sonia Wieder-Atherton et son violoncelle chantent, chantent, chantent encore. Un album ? Un disque ? Un bal intemporel.
Sonia Wieder-Atherton : « Or », label Alpha.



