Des esclavagistes nommés Deliveroo et Uber Eats ?

par Laurent Joffrin |  publié le 24/04/2026

Les entreprises de la Tech, si fascinantes pour leur inventivité et leur croissance fulgurante, ont parfois une conception de la modernité qui nous renvoie… deux siècles en arrière.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Ainsi de Deliveroo ou Uber Eats, ces plates-formes multinationales de livraison à domicile dont les livreurs à vélo sont devenus des personnages familiers des grandes métropoles. Ces deux sociétés ont fondé leur réussite sur un algorithme qui met instantanément en rapport les commandes des clients et les disponibilités des cyclistes prêts à enfourcher leur vélo pour livrer en quelques minutes le repas ou les produits demandés. En quelques années, elles ont ainsi conquis le large marché des urbains adeptes du « tout, tout de suite » en matière alimentaire et sont valorisées en Bourse à plusieurs milliards d’euros.

Un modèle fondé sur l’autoentrepreneuriat

Cette armée de livreurs qui arpentent l’asphalte – ou battent le pavé dans l’attente d’une commande – n’est pas constituée de salariés mais « d’autoentrepreneurs » au statut indépendant, qui ont pour tout capital la force musculaire de leurs jambes. C’est cette particularité qui vaut aujourd’hui aux deux compagnies, comme nous l’apprend le journal Le Monde, d’être accusées – pour la première fois de leur histoire – de « traite des êtres humains » dans une plainte déposée auprès de la procureure de la République de Paris.

Des conditions de travail contestées

Outrance militante ? Calomnie dénuée de fondement juridique ? Voire… Le Monde cite, sous la plume d’Éric Albert, une étude réalisée par Médecins du monde auprès de plus d’un millier de livreurs. Le résultat nous ramène directement au début du 19e siècle : le temps de travail moyen est évalué à quelque soixante-trois heures par semaine ; 81 % des livreurs travaillent entre six et sept jours par semaine pour un salaire de 1 480 euros brut par mois ; deux tiers d’entre eux sont en situation irrégulière et un tiers ne dispose d’aucune couverture santé. On retrouve là les conditions d’emploi décrites dans le fameux rapport Villermé du début de l’avant-dernier siècle, qui avait mis en lumière la dureté implacable de la condition ouvrière.

Les deux sociétés se défendent en invoquant la liberté formelle dont disposent ces travailleurs à vélo : ils peuvent refuser les courses proposées, s’arrêter quand bon leur semble, travailler ailleurs s’ils en ont le temps et n’ont aucun lien visible de subordination hiérarchique avec leur donneur d’ordres. Mais dans les faits, prêts à travailler dans n’importe quelles conditions, souvent sans papiers et sous-louant le compte d’un autre livreur en situation régulière, ils se retrouvent sous la coupe d’un algorithme froid, impersonnel et péremptoire, qui leur assigne leurs tâches par de simples messages numériques, tel un contremaître impassible et implacable, pour des semaines entières passées à pédaler d’une adresse à l’autre tels des damnés du bitume.

La révolution numérique face au droit social

Ainsi va la révolution numérique, source de progrès immenses dans beaucoup de domaines et qui dessine le futur de l’humanité, mais dont l’envers du décor nous ramène au noir passé des premiers âges du capitalisme, quand les travailleurs œuvraient jusqu’à l’épuisement plus de dix heures par jour, sans aucun droit syndical ni couverture sociale, licenciables à merci et soumis à une discipline de fer.

On ne sait si la plainte pour « traite d’êtres humains » aboutira, ni même si les actions juridiques en cours pour conférer aux livreurs un statut de salarié seront couronnées de succès, ce qui serait pourtant justice, en tout cas pour ceux qui travaillent régulièrement sous les ordres de Deliveroo ou d’Uber Eats. Mais il est clair que ce prolétariat cycliste corvéable à merci mérite une de ces régulations sociales, une de ces normes juridiques, une de ces garanties de sécurité dont le patronat clame sans cesse qu’elles sont un insupportable obstacle à l’activité des entrepreneurs.

Laurent Joffrin