Bascule énergétique : le défi français
La guerre en Iran rappelle une évidence brutale : notre dépendance à l’importation d’hydrocarbures nous rend stratégiquement vulnérables. Accélérer l’électrification semble donc incontournable, mais le rythme à privilégier suscite des interrogations.
Avec son plan d’électrification massive présenté le 10 avril, Sébastien Lecornu ne se limite pas à une esquisse de transition écologique. Il engage un véritable changement de cap pour la France : l’énergie doit redevenir un enjeu de puissance et de souveraineté, pour qui en doutait encore. L’objectif est clair : substituer aux énergies fossiles une électricité produite en quasi-totalité sur le territoire national. Du chauffage aux transports, en passant par l’industrie, de très nombreux usages sont appelés à évoluer significativement. Sur le principe, le raisonnement est limpide : moins d’importations, donc moins de dépendance et une exposition réduite aux chocs extérieurs.
La France est forte d’un atout hérité du général de Gaulle, sur lequel tout le monde (ou presque) s’accorde. Son parc nucléaire, renforcé par les énergies renouvelables, constitue une base solide et décarbonée sur laquelle s’appuyer. Mais cette configuration devra fonctionner sans accroc et à plein régime pour suivre efficacement la hausse attendue de la demande.
Un volontarisme assumé… et risqué
Cette fois, l’État ne laisse guère de place à l’ambiguïté et assume un choix politique fort : celui de la rapidité pour mettre en place l’interdiction progressive du gaz dans les constructions neuves, le soutien massif aux pompes à chaleur et l’accélération des véhicules électriques.
Mais ce changement de paradigme a un coût. Les filières industrielles doivent s’adapter dans des délais contraints, les réseaux électriques être renforcés, les compétences retrouvées et développées le plus rapidement possible. Or, ces dernières années, la France n’a pas toujours démontré sa capacité à transposer ses ambitions en réalisations tangibles.
Premier point de fragilité : le financement. Le gouvernement fait le choix de redéployer des budgets existants plutôt que d’en engager de nouveaux. L’exécutif propose un plan à 10 milliards d’euros par an jusqu’à 2030, contre 5,5 milliards actuellement. Une option prudente, mais qui restreint les marges de manœuvre. Car électrifier un pays en profondeur requiert des investissements importants sur le long terme.
Et même à coups de milliards, une transition énergétique ne se décrète pas, elle s’organise et se construit dans le temps. La réussite de cette transformation dépendra autant de sa faisabilité pratique que de son acceptabilité sociale. Pour les particuliers comme pour les professionnels, l’investissement initial reste lourd. Même appuyé par des aides de l’État, le passage à l’électrique peut être vu comme un obstacle supplémentaire dans un contexte déjà tendu. Le risque est double : ralentir l’adoption ou créer des résistances à ce changement. Sans adhésion populaire, aucune réforme de cette ampleur ne peut s’inscrire dans le temps.
Le défi industriel au cœur du plan
C’est à l’aune du défi industriel que la stratégie retenue pourra être évaluée efficacement. Pompes à chaleur, véhicules électriques, infrastructures : la France doit produire, ou à défaut maîtriser, ces chaînes de valeur. Rappelons ici que l’Union européenne elle-même a malheureusement été contrainte d’infléchir sa trajectoire l’année dernière, en renonçant à imposer un passage strict au tout-électrique d’ici 2035, privilégiant une approche plus flexible sous la pression des réalités industrielles des États membres.
Car remplacer une dépendance énergétique par une dépendance industrielle ne ferait que modifier l’énoncé du problème, sans pour autant y apporter de réponse. Tant que les équipements nécessaires à cette transition seront importés, le gain en matière de souveraineté restera faible. Une stratégie industrielle cohérente pourrait, à l’inverse, nous permettre de tirer le meilleur parti de cette mutation, en termes d’emplois, d’innovation et de compétitivité.
La sobriété, grand angle mort
Le plan présenté par Sébastien Lecornu repose avant tout sur une logique de substitution : remplacer une énergie par une autre. Mais il reste évasif sur la réduction et la modification des usages. Sans effort de sobriété, la demande en électricité pourrait fortement augmenter et poser une question simple : celle de la capacité de la France à produire durablement et en quantité suffisante.
En substance, la problématique énergétique ne se résume pas à la nécessité de « produire plus propre », elle induit aussi de consommer différemment. Le plan d’électrification marque ici une véritable évolution. La France veut anticiper pour ne plus subir. Une stratégie cohérente, presque évidente dans un monde hautement instable, voire inflammable. Mais celle-ci demeure exigeante et nécessitera un parfait « alignement des planètes » : discipline budgétaire, réussite industrielle, acceptabilité sociale, etc.
Comme tout pari aussi ambitieux, cette transition engage bien davantage que ses promesses initiales. Premier prérequis pour que la France soit à la hauteur de cette exigence : quelle que soit la couleur politique de celui ou celle qui entrera à l’Élysée en 2027, le bébé de la transition énergétique ne devra pas être jeté avec l’eau du bain macroniste par posture politique ou, pire, par méconnaissance pure et simple du sujet. En 2020, le choc du Covid avait déjà dévoilé nos dépendances et rappelé la nécessité de renforcer notre souveraineté productive… Les enseignements en ont été tout au plus parcellaires. La crise d’Ormuz nous place une nouvelle fois face à cette exigence et constitue paradoxalement une « opportunité » qu’il convient de saisir, selon les mots du Premier ministre lui-même.



