Présidentielle 2027 : IA, l’intelligence absente
À un an de la présidentielle, les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle sont quasiment absentes des programmes. Il s’agit pourtant là de la révolution du XXIe siècle.
Un programme n’a de sens que s’il répond aux défis déterminants pour l’avenir. D’abord, cette fameuse fracture sociale, qui n’a jamais été résorbée depuis Jacques Chirac, et qui s’est même aggravée dans tout l’Occident. Ensuite, une crise politique qui fragilise nos démocraties et favorise le retour des populistes. Enfin, une crise géopolitique liée au retour des logiques impérialistes. Sans oublier une crise climatique grandissante.
Toutes ces crises sont interconnectées par l’incapacité persistante de nos sociétés à s’adapter à un nouveau système productif : celui de l’économie du talent et des technologies. Cette absence d’adaptation nourrit le populisme (en 2024, le niveau d’études a été un facteur de clivage plus fort que le revenu entre Donald Trump et Kamala Harris), et affaiblit précisément toute action géopolitique, technologique ou climatique ambitieuse.
La nouvelle puissance technologique mondiale
En 2025, neuf des dix plus grandes capitalisations mondiales sont des entreprises technologiques. La moitié d’entre elles valent autant que l’ensemble du CAC 40. Aucune n’est européenne. Même constat sur le plan économique : entre 1995 et 2025, la productivité horaire a progressé de 85 % aux États-Unis, contre seulement 29 % dans la zone euro. Le moteur est connu : la production et la diffusion des technologies numériques. Et il ne profite pas qu’aux États-Unis. Des pays plus petits, pleinement engagés dans cette transformation, dépassent désormais les grandes puissances européennes. Israël, malgré la guerre, a ainsi dépassé la France et le Royaume-Uni en PIB par habitant en 2025. Le commerce entre Taïwan et les États-Unis dépasse de 60 % celui entre la France et les États-Unis.
Mais plus une société devient technique, plus elle exige des compétences élevées. Or l’effort éducatif n’a pas suivi. La prix Nobel Claudia Goldin l’a montré avec la « course entre la technologie et l’éducation » : un décalage croissant entre les exigences du système productif et le niveau de formation. Entre 1900 et 1970, les États-Unis avaient réussi à élever massivement le niveau d’éducation, accompagnant une vie politique plus apaisée. Mais à partir de la fin du XXe siècle, face à l’essor des technologies et de l’automatisation, cet effort ralentit fortement. Résultat : entre 38 % et 75 % de l’augmentation des inégalités s’expliqueraient par ce retard éducatif, contribuant à la polarisation croissante depuis les années 1990.
Accélération de l’IA et robotique
Dans ce contexte, l’intelligence artificielle représente une révolution supplémentaire. Et dans ce secteur dominé en grande partie par les États-Unis et la Chine, l’Europe accuse encore du retard : aucun modèle d’IA de pointe n’y est développé, ni grand fournisseur open source1.
Reste la question de l’emploi. Prudence : dans le secteur le plus exposé, la programmation informatique aux États-Unis, les emplois ont récemment augmenté. L’IA peut remplacer, mais aussi augmenter le travail — et cette seconde dynamique semble aujourd’hui dominer. Mais ce constat pourrait ne pas s’appliquer aux employés et ouvriers. L’IA accélère aussi la robotisation : en Chine, des robots humanoïdes coûtent déjà moins de 6 000 dollars. Le véritable choc pourrait survenir d’ici quelques années.
Reprendre la main dès aujourd’hui
L’Europe et la France disposent pourtant de moyens d’agir. D’abord en appliquant le plan Draghi de 2024 : les fonds de pension européens, qui n’investissent que 0,018 % de leurs actifs en capital-risque (contre 1,9 % aux États-Unis), doivent changer d’échelle. Ensuite, en mobilisant l’IA comme tuteur particulier universel, réponse directe aux inégalités mises en lumière par Goldin. Mais il faut surtout changer de culture : Israël, Taïwan, l’Estonie ou l’Ukraine ont tous bâti leur succès sur un élan technologique au service de leurs souverainetés respectives.
Ce changement commence par un constat lucide : la transition numérique est achevée. C’est depuis dix ans la réalité des plus grandes capitalisations boursières, et celle de toute entreprise gérant via l’informatique fournisseurs, clients ou logistique. Cette même réalité à toutes les chances de transformer l’ordre mondiale dans moins de dix ans. Comme l’écrivait Léon Blum, « la moralité consiste essentiellement en le courage de faire un choix ». Après trop d’atermoiements, il est temps d’avoir le courage de penser le futur dès maintenant.
(1) Organisation mettant à disposition des modèles ou logiciels dont le fonctionnement est transparent et ouvert.



