Ruffin sur les traces du RN ?
Les dernières déclarations de François Ruffin, ancien insoumis et député de la Somme, ont fait grand bruit. En s’en prenant à « l’immigration de travail », sa démarche consiste à disputer l’électorat populaire au RN jusqu’à l’outrance. Une triple impasse.
Nul angélisme dans nos colonnes. La question du contrôle des flux migratoires est légitime, à condition de respecter les engagements internationaux onusiens et les droits inaliénables des migrants. La gauche, longtemps écartelée entre un raccourci internationaliste sans-frontiériste et un silence embarrassé sur le sujet, ne dit plus grand-chose. Ruffin, lui, s’exprime. Et, sans surprise, il est mécaniquement taxé de xénophobie par ses anciens camarades insoumis et leurs relais, à commencer par Marine Tondelier. Plus qu’un dérapage xénophobe, il s’agit d’une hérésie politique doublée d’une aberration économique, illustration d’un souverainisme délétère fondé sur une matrice nationaliste perverse.
L’hérésie consiste à remettre au goût du jour la théorie des « trappes à bas salaires », antienne patronale. Le patronat utiliserait délibérément la main-d’œuvre étrangère pour bloquer les salaires des travailleurs hexagonaux. De nouveau en vogue, cette fable ignore l’espace mondialisé de la production et le vaste terrain de jeu dont disposent les entreprises. En s’opposant à « l’immigration de travail », Ruffin feint d’oublier la pénurie de main-d’œuvre, qui n’a rien à voir avec une quelconque main invisible du marché, mais constitue une donnée économique brute touchant l’ensemble de l’Occident, confronté à un début d’hiver démographique, aggravé par un système de formation défaillant. S’il acceptait de regarder au-delà des frontières nationales, à commencer par celles de l’Union européenne, il constaterait que l’Allemagne ou l’Italie font face aux mêmes tensions. La solution des Brexiters, consistant à restreindre drastiquement les permis de travail des étrangers, a provoqué non seulement un décrochage économique brutal, mais aussi une catastrophe sociale dont les principales victimes furent les travailleurs britanniques eux-mêmes.
Une réécriture contestée de l’histoire sociale
L’aberration réside aussi dans une réécriture dangereuse de notre histoire économique et sociale, de la part de celui qui se présente comme le défenseur des opprimés. François Ruffin déclare ainsi : « Je ne souhaite pas que ce que l’on a fait sur l’industrie, sur Renault (…), on le refasse sur les services. » Seulement, sans la main-d’œuvre étrangère, la France aurait connu un décrochage bien plus marqué lors des périodes de forte croissance.
Sans les Polonais, les mines du Creusot n’auraient pas résisté à la concurrence. Sans les Italiens, les mines de sel du Midi n’auraient pas atteint les mêmes rendements. Sans les travailleurs ibériques, le secteur de la construction n’aurait pas tenu ses objectifs, notamment pour résorber les bidonvilles des années 1970. Sans les travailleurs maghrébins sur les chaînes de l’automobile, les fleurons industriels, publics ou privés, n’auraient pas résisté à la concurrence.
Les décennies suivantes n’ont en rien résulté d’une immigration de travail « prenant l’emploi des nationaux » — contresens manifeste — mais d’une transformation du capitalisme, marquée par l’internationalisation des chaînes de production et la diminution du poids de la classe ouvrière, passée de 30 % en 1970 à environ 15 % aujourd’hui. Dans le même temps, certains secteurs, notamment les services ou le soin, reposent largement sur une main-d’œuvre étrangère, du fait de leur pénibilité, massivement délaissée par les jeunes générations. D’autres secteurs, comme la restauration, connaissent des tensions similaires, au point que certains employeurs plaident pour la régularisation de travailleurs sans papiers.
Le piège souverainiste à gauche
En réalité, la volonté affichée de Ruffin de reconquérir les classes populaires, en rupture avec l’abstention ou le vote lepéniste, ne peut se faire à n’importe quel prix. La gauche alternative allemande, avec l’élue Sahra Wagenknecht au sein de Die Linke, a aussi tenté de capter l’électorat de l’AfD en développant un discours similaire, dont le point commun avec Ruffin est l’absence d’un élément central : l’Europe. Une illustration supplémentaire du piège souverainiste, déjà perceptible dans la « Lettre à Raphaël Glucksmann » en 2023, opposant caricaturalement le « bourgeois européen et mondialisé » à l’homme du terroir, social et protectionniste. Cette fable rencontre un certain écho, y compris au sein du Parti socialiste. De la démondialisation à la démarchandisation, d’Arnaud Montebourg à Jean-Pierre Chevènement, jusqu’aux propositions de Fabien Roussel, l’idée d’une France en semi-autarcie, multipliant les nationalisations, conduirait à une impasse.
Pas plus qu’en 1986, lors de l’élargissement de l’UE à l’Espagne et au Portugal — qui s’est révélé bénéfique — il ne serait pertinent d’empêcher des travailleurs roumains ou bulgares d’exercer dans nos hôpitaux. Cela irait à l’encontre du droit communautaire et ne résoudrait en rien la question des bas salaires dans certains secteurs. Une ébauche de solution résiderait plutôt dans des accords de branche à l’échelle européenne, appuyés sur des syndicats capables de négocier efficacement, combinés à une politique ambitieuse de formation continue, indépendamment de la nationalité des travailleurs. L’intelligence artificielle elle-même pousse à accélérer ce mouvement.
Un débat stratégique pour la gauche
Évoquer les questions migratoires ne suffit pas à définir ce que certains appellent la « troisième gauche », surtout si c’est pour ignorer la centralité du monde du travail contemporain. Les recettes économiques de Georges Marchais ne sont pas plus pertinentes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient au début des années 1980, à Vitry ou ailleurs. Le débat doit se poursuivre entre les partisans de Ruffin et ceux de Glucksmann, mais toute tentative de rapprochement confus relèverait d’une véritable supercherie.



