Manuel d’action climatique

par Françoise Longy |  publié le 01/05/2026

Amy Dahan et Stefan Aykut tirent le bilan – contrasté – de trente années de lutte pour le climat et posent les bases d’une politique réaliste pour le futur.

« La mutation climatique » de Stefan C. Aykut et Amy Dahan, édition Presses de Sciences Po

Nos démocraties ne sont pas confrontées à trois crises — climatique, géopolitique et socio-économique — qu’elles peuvent espérer surmonter en les affrontant séparément. Elles font face à une multicrise qu’elles doivent aborder dans sa globalité, car il existe une forte interdépendance entre les enjeux climatiques, géopolitiques et socio-économiques. C’est cette conviction qui a conduit Amy Dahan et Stefan Aykut, deux spécialistes de l’histoire des COP et de la géopolitique du climat, à rédiger La mutation climatique (1).

Trente ans de gouvernance climatique mondiale

Rappel utile : la première partie du livre retrace et analyse l’histoire de la gouvernance climatique mondiale au cours des trente dernières années. Le lecteur pourra y voir, selon son humeur, une raison de se réjouir ou de s’attrister. On assiste à l’émergence d’une conscience climatique mondiale qui, de COP en COP, intègre de nouveaux enjeux (la justice climatique, la protection des océans), reformule les objectifs via de nouveaux concepts (le net zéro, la transition juste, etc.) et élabore des stratégies nouvelles (les « marchés carbone » du protocole de Kyoto, les engagements publics de l’accord de Paris, etc.). Mais les auteurs exposent aussi les manques et les limites indépassables d’une gouvernance onusienne axée sur le consensus.

En fonction d’une situation de départ posée par l’histoire et la géographie (démographie, héritage politique, présence ou absence de ressources fossiles), chaque État relie forme de gouvernement, choix de politique étrangère, situation socio-économique et enjeux climatiques. Le livre passe ainsi en revue le cas de la Chine, des États-Unis, des pétromonarchies, de la Russie, de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud. L’exemple russe est éloquent : le pouvoir autocratique, la politique étrangère belliqueuse fondée sur le récit d’une grandeur perdue et une économie archaïque de type « extractiviste » forment un cercle vicieux.

Neuf impératifs pour l’action publique

Il faut ensuite agir, en s’appuyant sur les leçons de cette longue histoire, pour préconiser une action politique qui soit à la fois à la hauteur des enjeux et ancrée dans la réalité — c’est-à-dire non utopique et exempte d’illusions, telle celle d’une transition climatique quasiment indolore fondée sur la technologie et la croissance verte. Neuf impératifs se dégagent, en lien avec « les cinq axes centraux sur lesquels les stratégies politiques et militantes devraient se concentrer : la réforme de l’État, l’arme du droit, les sujets territoriaux, les questions de travail et les systèmes de valorisation » (valoriser positivement les actions et investissements bas carbone via taxes, normes, indices, etc.).

Ce qui rend cet ouvrage particulièrement intéressant et original est la perspective et la hauteur d’analyse qu’il adopte. Il ne rentre ni dans la catégorie des ouvrages d’écologie politique théoriques, qui proposent de nouveaux concepts ou ouvrent une nouvelle perspective, ni dans celle de l’écologie politique de terrain, basée sur des expériences concrètes. Il se place à mi-hauteur, celle qui peut servir à éclairer utilement le responsable politique et le citoyen engagé d’aujourd’hui. Mais il n’est pas non plus militant au sens où il déroulerait une doctrine, défendrait un programme précis ou dicterait quoi penser.

Il vise plus simplement à doter les responsables politiques et les citoyennes et citoyens engagés des moyens intellectuels requis pour élaborer ou choisir une voie politique à la hauteur des enjeux climatiques actuels, en tenant compte de la situation présente. Pour ce faire, il leur offre un espace organisé de connaissances, d’analyses et de réflexions, non seulement celles des auteurs mais aussi celles de penseurs influents qu’ils jugent utiles de signaler, même quand ils ne les reprennent pas, pour offrir une meilleure vision d’ensemble.

Cet espace offre ainsi à chaque lecteur la possibilité d’utiliser les ressources disponibles pour limer sa pensée à la pensée des auteurs, pour paraphraser Montaigne, et, ce faisant, d’opérer un aggiornamento décisif sur une question politiquement essentielle.

La mutation climatique, éditions de Sciences Po, 420 pages.

Françoise Longy