Iran : le « fort » devient le « fou »
Après plus de deux mois de conflit, le comportement erratique de Donald Trump a renforcé le régime iranien, dégoûté les alliés de Washington et dévalué gravement la crédibilité américaine.
Dans sa sixième semaine, on aurait pu imaginer que le conflit opposant Washington et Téhéran se dirigeait doucement vers une conclusion. C’était sans compter avec l’imagination fertile de Donald Trump.
Une stratégie américaine illisible
Lundi 4 mai, le milliardaire annonce le déblocage manu militari du détroit d’Ormuz. L’opération est baptisée « Project Freedom », du nom d’un célèbre jeu vidéo. Il s’agit de permettre aux navires appartenant à des pays non belligérants de sortir de la nasse sous escorte de la marine américaine.
Le même jour, le secrétaire d’État Marco Rubio annonce que « la phase offensive de la guerre est finie au Moyen-Orient ». Trump apporte aussitôt un démenti à son ministre en menaçant l’Iran de bombardements massifs si rien ne sort rapidement des négociations secrètes toujours en cours au Pakistan.
Moins de quarante-huit heures plus tard, Trump reprend la parole pour annoncer que « l’opération Liberté » est suspendue : il explique qu’il s’agissait juste d’une manœuvre pour faire pression sur les négociateurs iraniens.
Pur mensonge. La véritable raison de cette énième reculade a été donnée par la chaîne NBC : le chef de guerre américain a omis de consulter ses alliés dans la région. Or les Saoudiens n’aiment pas être mis devant le fait accompli. Ils ont fait savoir que la base aérienne située au sud de la capitale ne pourrait être utilisée par la chasse américaine, tout comme l’espace aérien du royaume. Certes, Trump a parlé avec le prince héritier Mohammed ben Salmane. Il n’a rien obtenu. Exit le « Project Freedom ».
Négociations bloquées et démonstration iranienne
Plus les semaines passent, plus les gesticulations intempestives de Trump se multiplient et plus la parole des États-Unis se dévalue. À Islamabad, les négociateurs iraniens sont loin d’avoir dévoilé toutes leurs propositions sur les dossiers de fond. Avant cela, le régime iranien peut rester sur ses positions maximalistes. D’où l’interminable phase préalable des négociations lancées le 8 avril, fondées sur un cessez-le-feu qui n’est pas respecté dans la zone du détroit d’Ormuz.
Dans cette phase préalable, il faut réunir deux conditions : le déblocage des ports iraniens par la marine américaine ; l’acceptation par Téhéran de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. C’est ensuite seulement que la négociation pourra aborder les questions clés : l’avenir du programme nucléaire iranien, la question des missiles, la sécurité régionale. On en est loin.
Les États-Unis, première puissance navale au monde, font ainsi chaque jour la preuve de leur incapacité à garantir la liberté de navigation dans les eaux internationales du golfe Persique. Avec des moyens presque dérisoires – des drones, des vedettes rapides armées de lance-missiles de courte portée – les Gardiens de la révolution interdisent tout passage. C’est une humiliation historique qui sera interprétée comme il se doit à Moscou et surtout à Pékin.
Donald Trump montre qu’il est incapable de se servir de l’outil militaire colossal qu’il a entre les mains. Il faut dire que son ministre de la Guerre, Pete Hegseth, ne l’aide pas vraiment : il a passé son temps à mettre d’office à la retraite les officiers généraux qui ne souscrivent pas à ses opinions, proches de l’extrême droite. On se demande même si l’efficacité de la machine de guerre américaine n’est pas amoindrie par ces purges à grande échelle. L’armée américaine n’a pas anticipé le blocage du détroit d’Ormuz : c’est une faute stratégique majeure qui a permis à l’Iran de mondialiser la crise.
Un président affaibli face à Pékin
Quant à la crédibilité de la diplomatie américaine, on a vu cette semaine comment Donald Trump a traité les monarchies pétrolières du Golfe qui sont, en principe, ses alliés. Cet épisode laissera des traces : il faudra reprendre le dossier des accords de partenariat, réinitier des mesures de confiance.
Le conflit a démarré par une salve de bombardements le 28 février. Cette campagne aérienne ne devait durer que quatre ou cinq semaines. « Une excursion », avait dit Trump. L’affrontement ne pouvait manquer son objectif : abattre le régime honni des mollahs. Aujourd’hui, le régime est toujours en place et l’Iran est dirigé par une nouvelle génération, dominée par les militaires issus du corps des Gardiens de la révolution.
En six semaines, la guerre d’Iran a changé de paradigme. On est passé du combat entre le « fort » et le « faible » à l’affrontement entre le « faible » et le « fou ». Par son comportement erratique, Trump, sans même s’en rendre compte, a donné à son pays le statut du « fou ». Du coup, un an et demi après son arrivée à la Maison Blanche, on maîtrise mieux ses volte-face, ses déclarations intempestives, ses reculades inopinées, cette façon de bluffer en permanence. L’Europe elle-même a appris à le faire reculer, comme on l’a vu dans l’affaire du Groenland.
C’est donc un président américain affaibli qui va retrouver dans quelques jours le Chinois Xi Jinping. Ce dernier aura eu tout le loisir d’analyser les ressorts de cet étrange personnage qui se croit être à la tête de la première puissance mondiale, mais ne sait pas s’en servir.



