Édouard Geffray : à l’école du réel

par Boris Enet |  publié le 10/05/2026

Face au décrochage scolaire et à la montée des violences, le ministre veut ramener l’Éducation nationale à quelques priorités essentielles. Une ligne plus sobre et plus réaliste, à rebours des grandes réformes permanentes qui ont épuisé le système scolaire.

Édouard Geffray, ministre de l'Éducation nationale, s'entretient avec des élèves de CM2 à l'école primaire Valdivienne, près de Poitiers, le 7 mai 2026. (Photo Jean-François FORT / Hans Lucas via AFP)

Avec constance et détermination, l’actuel ministre de l’Éducation nationale poursuit sa tâche avec des moyens contraints, en tenant un langage de vérité et d’authenticité qui rencontre un certain écho auprès du milieu scolaire.

Dans sa circulaire de rentrée adressée aux 1,3 million de personnels de son ministère, l’ancien directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) défend un recentrage collectif, loin des multiples priorités souvent empilées par les différents locataires de la rue de Grenelle. Il assume un discours de vérité autour de quelques objectifs clairs et refuse de lancer de nouvelles réformes structurelles dont l’institution ne prend presque jamais le temps d’évaluer les effets.

Probablement plus conscient que d’autres du décrochage en cours et de la lassitude d’un corps enseignant qu’il connaît bien pour avoir exercé d’anciennes responsabilités au sein du ministère, Édouard Geffray décline son mot d’ordre — « instruire et protéger » — autour de quatre priorités, dont deux concernent directement les 11 millions d’enfants et d’adolescents scolarisés.

La maîtrise du langage est présentée comme une priorité cardinale, sans laquelle « l’égalité réelle » ou même l’exercice de la citoyenneté deviennent illusoires. Source d’affaissement démocratique et de violences dans de nombreux pays occidentaux, cette évidence a pourtant souvent été reléguée au second plan par plusieurs de ses prédécesseurs, davantage attirés par des réformes plus visibles mais souvent moins déterminantes pour l’avenir des élèves et du pays. Le langage demeure le préalable indispensable à l’ouverture culturelle, à l’altérité et au raisonnement critique ; encore fallait-il le rappeler aussi clairement.

La seconde priorité porte sur la place du raisonnement scientifique et du doute raisonnable au « cœur du progrès humain ». À l’heure d’une contre-révolution réactionnaire mêlant désinformation et offensives intégristes religieuses, cette réaffirmation du lien entre science et école républicaine ne va plus de soi, notamment lorsque l’on observe l’évolution de certains programmes scolaires aux États-Unis. La promotion du plan égalité filles-garçons ou la défense des sciences expérimentales face au retour des superstitions — parfois relayées au sein même des familles — constituent ici une digue qu’il serait dangereux de sous-estimer.

Climat scolaire et sécurité renforcée

La troisième priorité concerne l’amélioration — voire le rétablissement — du climat scolaire, loin d’une politique de l’autruche qui a parfois prévalu. En confortant l’installation des services de défense et de sécurité au printemps 2025, le ministre ne nie en rien une réalité visible pour de nombreux usagers et citoyens. Dans une grande partie du territoire, la dégradation du climat scolaire nuit aux apprentissages, fragilise les enfants, détériore le service public d’éducation et épuise quotidiennement ses personnels.

Cette réalité, abondamment documentée par les faits divers et les témoignages relayés dans les médias, traduit l’irruption croissante des violences sociales et familiales dans l’école, qui ne joue plus pleinement son rôle de sanctuaire protecteur. Contrairement aux critiques habituelles dénonçant un prétendu militarisme scolaire, le développement d’une culture liée aux enjeux de sécurité ne relève nullement d’une préparation idéologique à de futurs conflits. Il s’agit simplement de reconnaître la montée des violences en milieu scolaire afin de mieux les prévenir et les traiter. Rien n’est aujourd’hui plus urgent, parallèlement à l’amélioration des apprentissages auxquels cette question est intimement liée.

Les personnels au cœur des réformes

La dernière priorité de cette circulaire de rentrée concerne les personnels. En promettant une humanisation des procédures afin de replacer les agents au cœur du sixième employeur civil mondial, Édouard Geffray reconnaît implicitement les dysfonctionnements d’un ministère dont les rouages peinent parfois à suivre. Dans ce domaine, le futur occupant de la rue de Grenelle ne pourra éviter une réforme beaucoup plus ambitieuse, entre modernisation des administrations centrales et académiques et refonte d’une fonction publique régulièrement annoncée mais sans cesse repoussée.

Pour redonner du souffle à des personnels souvent peu considérés, l’amélioration des rémunérations et des conditions de travail devra probablement s’accompagner d’une réflexion plus large sur le statut lui-même. Or, sur ce sujet, la droite adopte souvent une approche essentiellement comptable quand la gauche s’enferme dans la défense d’un statu quo qui ne satisfait plus grand monde. Le préprogramme socialiste de Chloé Ridel illustre assez bien cette difficulté … en évitant largement les sujets les plus sensibles.

Dans ce contexte, et au regard du passif d’un ministère balloté au gré des crises politiques et des changements de ministres, les priorités affichées par Édouard Geffray apparaissent comme une prise en compte bienvenue du réel et un rappel utile d’une approche progressiste des questions éducatives. Loin des caricatures.

Boris Enet