10 mai 1981 : le grand malentendu
On voit souvent l’élection de François Mitterrand, il y a 45 ans, comme la victoire d’une « union de la gauche de rupture ». Il n’y a rien de plus faux…
C’était il y a 45 ans jour pour jour, une soirée pluvieuse comme hier soir à Paris et pourtant l’une des plus joyeuses pour tout un peuple : le 10 mai 1981, coup de tonnerre historique, François Mitterrand était élu président de la République. Il faut avoir le cœur bien sec, ou le portefeuille bien à droite, pour ne pas mesurer le bonheur de cette nuit-là, une foule extatique dans les rues, la Marseillaise qui l’emportait sur l’Internationale, une joie ouvrière dans tout le pays, une moitié de France écartée du pouvoir pendant un quart de siècle, sous De Gaulle, Pompidou puis Giscard, soudain rendue à la dignité, soudain légitime, soudain triomphante.
Une alternance historique
Alla suivre une série impressionnante de réformes sociales et sociétales, dont toutes ou presque ont été ensuite ratifiées par le temps et qui ont prodigué de la justice, de la modernité et de la liberté à une société française en mal d’émancipation. À gauche, ce tournant politique est resté dans les cœurs et dans les mémoires, ce qui vaut bien un hommage fait d’émotion et de gratitude pour un homme, François Mitterrand, et un parti, le PS, qui ont su rallier une majorité de Français dans un pays où la droite avait été si longtemps dominante.
Pourtant, il a laissé dans les esprits une forme de malentendu : pour déprécier aujourd’hui le réformisme, pour déclarer la social-démocratie « dépassée », on se réfère souvent à cette gauche unie et conquérante, dotée d’un « programme de rupture », qui aurait ensuite été trahie par ses dirigeants au moment du « tournant de la rigueur » de 1984.
Le mythe d’une gauche de rupture
C’est une réécriture de l’histoire. En 1981, contrairement à la légende, la gauche n’était plus unie et Mitterrand n’était qu’un candidat parmi d’autres, plus à gauche que lui. Depuis trois ans, voyant que les socialistes tendaient à devenir la force directrice dans la coalition, le PCF de Georges Marchais avait rompu l’union et accusé – déjà – le Parti socialiste de trahison. Mal lui en avait pris : sanctionné par l’électorat pour son sectarisme, Marchais était tombé au premier tour à 16 % des voix. C’est cet affaiblissement de la gauche radicale qui avait rendu la victoire possible, en écartant le spectre d’un gouvernement dominé en sous-main par les communistes.
Quant à la « rupture », elle serait politique et sociale, mais non révolutionnaire ou radicale. À peine élu, Mitterrand allait nommer Pierre Mauroy Premier ministre et Jacques Delors ministre des Finances, soit deux sociaux-démocrates bon teint aux postes clés, qui allaient vite imposer leur ligne réformiste à la gauche au pouvoir, mettant en œuvre les 110 propositions de François Mitterrand, mais en conservant l’économie de marché en dépit des nationalisations et en plaçant la France sur une trajectoire européenne.
Ainsi, le 10 mai 1981 confirmait une règle d’or au sein de la gauche française : les réformistes font des réformes et les révolutionnaires ne font pas la révolution. Cette leçon n’a pas pris une ride.



