Grande-Bretagne : rechute identitaire

par Pierre Benoit |  publié le 11/05/2026

Comme partout en Europe, le bipartisme traditionnel dans la vie politique britannique laisse la place à un éclatement du paysage électoral. Principal responsable : le parti xénophobe de Nigel Farage.

Le leader de Reform UK, Nigel Farage, au lendemain des élections locales du 8 mai 2026. Reform UK a remporté plus de 350 sièges, tandis que le Parti travailliste en a perdu plus de 240, dans 40 des 136 conseils municipaux ayant annoncé leurs résultats à ce jour. (Photo Toby Shepheard / AFP)

Big Ben aurait pu sonner le tocsin tant la nouvelle annonçait la fin d’un monde pour la Grande-Bretagne. Les récentes élections locales pourraient en effet anticiper la fin du bipartisme outre-Manche. L’effondrement du Parti travailliste dans ses bastions du nord déshérité et au Pays de Galles est plus qu’un avertissement pour le Premier ministre Keir Starmer : c’est désormais une question existentielle pour le vieux parti travailliste dont l’histoire se confond avec un siècle de mémoire ouvrière.

Un scrutin local aux allures de test national

Ce jeudi 7 mai, les Britanniques étaient appelés à renouveler les conseillers municipaux dans quelque 136 collectivités locales, soit 5 000 conseillers sur les 16 000 que compte le Royaume-Uni. Autant dire un sondage grandeur nature. Ce fut une véritable débandade pour le Premier ministre Keir Starmer, le Labour étant bousculé dans ses fiefs traditionnels du nord et au Pays de Galles. En Écosse, les nationalistes du Scottish National Party, qui dirigent le gouvernement régional depuis près de vingt ans, renforcent leur leadership. À Londres, enfin, on assiste à la percée du parti « éco-populiste », qui devrait diriger une mairie de la banlieue nord pour la première fois de son histoire.

En réalité, le vrai gagnant de ce jeudi noir est le parti anti-migrants Reform UK, la formation d’extrême droite de Nigel Farage. Celui qui avait conduit à la victoire les partisans du Brexit en juin 2016 connaissait un passage à vide. Le voilà tout ragaillardi, lorgnant déjà vers le 10 Downing Street, même si, comme le note le politiste Jean-Yves Camus (*), « le scrutin uninominal à un tour rend sa victoire plus difficile ».

Reform UK et la recomposition politique

Ce retour en force de l’extrême droite est d’autant plus paradoxal que le divorce européen des Britanniques n’a pas apporté les améliorations promises par le parti de Farage. Il n’empêche, la formation xénophobe remporte ses meilleurs scores dans les villes les plus pauvres de la côte et du nord du pays. « Les deux cartes se superposent, reprend Jean-Yves Camus. Les scores de Reform UK sont plus élevés dans les endroits qui ont voté oui au Brexit que dans ceux qui ont voté non. Le vote en faveur du Brexit était lié à l’économie, mais aussi à la question de l’immigration. Pour beaucoup, les travaillistes n’ont rien fait de marquant sur cette question, qui se pose aussi à tous les pays continentaux ».

Le revers essuyé par Keir Starmer est tel qu’on en oublierait presque le brio avec lequel il avait écrasé les conservateurs en 2024, alors au pouvoir depuis quatorze ans.

Aujourd’hui, on lui reproche d’être responsable d’une économie atone au lieu d’avoir fait le vrai bilan du Brexit. On n’apprécie guère ses déclarations émaillées de formules creuses. Et puis, son manque de sens politique stupéfie. Exemple emblématique : la nomination comme ambassadeur à Washington de Peter Mandelson, proche du criminel sexuel Jeffrey Epstein. Jean-Yves Camus ajoute encore un autre grief formulé contre le Premier ministre : « Il a aussi été critiqué ces derniers mois sur la montée de l’antisémitisme. Il a eu des paroles fortes chaque fois que nécessaire, mais il n’y a pas eu de coup d’arrêt ».

La fin du bipartisme britannique

Malgré cette débandade électorale, Starmer refuse de jeter l’éponge. Le nombre d’élus gagnés par les opposants au Labour est certes considérable, mais insuffisant pour qu’ils s’emparent d’un grand nombre de municipalités. Au final, le parti de Farage ne devrait pas diriger plus de cinq agglomérations. « La raison, reprend le politiste, c’est l’éclatement du paysage politique. On nous avait appris qu’il était divisé en deux, les Tories d’un côté, le Labour de l’autre. Cette époque est terminée. La première entaille a été l’apparition des Libéraux-démocrates, la seconde l’apparition du parti de Farage, Reform UK, au moment du Brexit, et puis nous avons maintenant les Verts. Un éclatement d’autant plus fort qu’en Écosse et au Pays de Galles, ce sont les autonomistes qui sortent vainqueurs ».

La Grande-Bretagne rejoint ainsi le cortège des pays européens qui ont connu une fragmentation politique de même nature au tournant du siècle. Partout, les équilibres apparus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ont disparu. L’Italie de Silvio Berlusconi avait ouvert le bal dès 1994. Depuis lors, la gauche européenne peine à se renouveler. De même, le conservatisme traditionnel, alliant l’économie de marché avec des filets sociaux pour les plus démunis, est lui aussi entré en crise.

Il est chahuté par des courants plus radicaux, comme on l’a constaté avec la base MAGA qui a permis l’accession de Trump au pouvoir. Nigel Farage est porteur, lui aussi, d’un message identitaire du même type. Dix ans après le Brexit, il entretient la xénophobie anglaise avec patience au fil des scrutins.

Si elle devait se confirmer dans un futur scrutin parlementaire, l’évolution du corps électoral britannique pourrait aussi avoir des répercussions sur l’Europe. En 2025, on a vu Starmer manifester avec force sa solidarité envers l’Ukraine. Très vite, il a rejoint Macron et le chancelier Merz, formant ainsi un trio pour défendre l’idée d’un groupe de pays volontaires pour garantir un futur accord de paix. À l’heure du lâchage américain, les forces armées britanniques sont en effet indispensables pour imaginer la défense de l’Europe.

(*) Jean-Yves Camus est directeur du laboratoire sur les radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès.

Pierre Benoit