Les sociaux-démocrates de la Silicon Valley

par Laurent Joffrin |  publié le 11/05/2026

Les esprits forts pensent que les politiques de redistribution et de maîtrise de l’économie de marché ont fait leur temps. Curieusement, les dirigeants de la tech les plus en vue pensent exactement l’inverse…

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Il faut « dépasser la social-démocratie », lit-on en exergue du programme du Parti socialiste, où l’on décèle un sens très sûr de l’autodestruction, lui qui n’a cessé de mener au pouvoir… une politique… sociale-démocrate. Bien entendu, ce sabordage trouve un écho intéressé au sein de la droite, pour qui les politiques de redistribution et de maîtrise de l’économie de marché ont décidément fait leur temps et qui n’ont pas de mots assez durs pour « l’assistanat », le « fiscalisme » ou « l’État dépensier ».

La tech en quête d’un nouveau New Deal

Au même moment, par une étrange coïncidence, Le Monde nous apprend que les dirigeants les plus « hype » de la tech – entre autres les dirigeants d’OpenAI ou d’Anthropic, deux entreprises leaders de l’IA – mettent en garde contre tout retrait de la puissance publique. Angoissés par les conséquences probables des technologies qu’ils développent, ils sont à la recherche d’un second « New Deal ».

Un « New Deal » ? Le terme fait référence au plan de réformes économiques et sociales naguère mis en œuvre par Franklin Roosevelt pour sortir de la crise de 1929, fondé sur la redistribution et l’intervention de l’État dans l’économie. Or ce plan, qui a sauvé les États-Unis de l’effondrement dans les années trente, est l’équivalent américain… des politiques sociales-démocrates que l’on connaît bien en Europe.

IA et concentration des richesses

Le raisonnement des prophètes de la modernité numérique est limpide : les « agents IA » dont ils sont les créateurs vont effectuer, pour bien moins cher, les tâches aujourd’hui accomplies par les « cols blancs ». Cette nouvelle révolution, née du capitalisme californien, aura deux conséquences : le remplacement de millions de salariés par des machines intelligentes et un accroissement historique des revenus du capital. Réflexion de Dario Amodei, le fondateur d’Anthropic, dont le modèle Claude est leader de l’IA : « Ce qui doit nous préoccuper, c’est un niveau de concentration des richesses susceptible de briser la société ». Comme le note Le Monde, Bill Gates disait déjà la même chose en 2023, estimant que « les forces du marché ne généreront pas naturellement des produits et des services d’IA qui viennent en aide aux plus démunis. C’est même l’inverse qui est le plus probable ».

Ces Cassandre de la tech, qui savent de quoi ils parlent, proposent donc une réforme fiscale draconienne visant à réduire les fortunes immenses des nouveaux milliardaires et à financer, par ce truchement, l’État social, sans lequel les nouvelles inégalités deviendront insupportables. En Europe, cette politique, redécouverte avec une charmante ingénuité par les milliardaires de la Silicon Valley, porte un nom : la politique sociale-démocrate. Ainsi, au moment où les plus lucides des démiurges de la révolution de la tech se tournent vers la mise en place d’une économie mixte régulée par la collectivité, où l’on cherche à orienter l’efficacité de l’économie de marché dans le sens de l’égalité et de la justice, les socialistes français qualifient cette politique de « dépassée ». Allez comprendre…

Laurent Joffrin