Ombres et lumières pour Macron l’Africain

par Pierre Benoit |  publié le 15/05/2026

Le président français a opéré un tournant positif dans les relations entre la France et l’Afrique, sans pour autant faire oublier ses déconvenues au Sahel…

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed s'entretient avec le président Emmanuel Macron lors de la séance plénière d'ouverture du sommet Africa Forward à Nairobi, le 12 mai 2026. (Photo Ludovic MARIN / AFP)

C’est à Nairobi qu’Emmanuel Macron a choisi de faire son dernier discours présidentiel sur l’Afrique. Cette ultime rencontre dans l’est anglophone du continent a réuni une trentaine de chefs d’État et un contingent – le mot n’est pas trop fort – de quelque mille cinq cents dirigeants d’entreprises venus de France. Le sommet a été baptisé « Africa Forward », « l’Afrique qui gagne ». L’optimisme était de mise à l’Élysée : il s’agissait de laisser au vestiaire le vieux costume de la Françafrique et d’engranger les contrats d’avenir.

Nairobi, vitrine d’une relation renouvelée

Concernant le climat des affaires, on peut parler de réussite. Les présidents français et kényan ont en effet coordonné leurs discours pour souligner qu’il ne faut plus parler, comme par le passé, d’aide au développement mais d’investissements. On a évoqué une réforme de l’architecture financière internationale qui soit plus équitable pour les pays du Sud et réclamé l’ouverture, ô combien attendue, du Conseil de sécurité de l’ONU à l’Afrique. Pour corriger cette anomalie, Macron s’est engagé à demander l’attribution de deux sièges pour le continent.

Enfin, un sujet qui fâche n’a pas été éludé, celui de la stabilité des règles fiscales sur le continent africain, réclamée par les grandes sociétés présentes à Nairobi comme CMA CGM, Orange, Total ou la kényane Equity Bank. À elles seules, ces sociétés représentent plus de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires en Afrique.

Le sommet « new look » de Nairobi n’est pas une simple projection sur l’avenir de la relation entre Paris et le continent. Il comporte, à l’évidence, une dimension testamentaire. Celle-ci était visible à l’œil nu : si le Togo, le Sénégal et la Côte d’Ivoire étaient dans la salle, il manquait le Mali, le Niger, le Burkina Faso, trois pays du Sahel où les juntes militaires au pouvoir ont rompu avec la France.

Du discours de Ouagadougou aux revers sahéliens

À l’ouverture de son premier mandat, en 2017, Macron s’était retrouvé à Ouagadougou devant un amphithéâtre bouillonnant pour expliquer aux étudiants qu’il n’avait pas connu plus qu’eux la période des indépendances africaines. En conséquence, la France-Afrique, cette relation spéciale qui perdurait depuis lors, n’avait plus de raison d’être. Fin du pré carré. On se souvient aussi que cette promesse de rupture a été gommée par une des maladresses dont il est coutumier. Pour expliquer l’absence du chef de l’État burkinabé à ses côtés, il a lâché qu’il était parti « réparer la climatisation ». Tollé sur les réseaux sociaux pendant des mois.

En dépit des indépendances, les choses n’avaient guère changé depuis l’époque des réseaux gaullistes de Jacques Foccart. Il suffisait d’arriver en avance et de faire antichambre au 2, rue de l’Élysée, pour un rendez-vous avec le conseiller Afrique du président pour s’en rendre compte. Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande ont tous gardé de solides équipes de diplomates pour traiter les affaires du continent. On pouvait y croiser des ministres ou des émissaires africains, des officiers généraux français… et on s’excusait parfois de vous avoir fait attendre à cause d’une conversation qui s’était prolongée avec le président X ou Y…

Macron avait pour idée de faire basculer la vieille « Françafrique » vers une Afrique-monde au diapason de la mondialisation. C’était l’axe de son discours au Burkina Faso.

En janvier 2013, Hollande avait déclenché une opération militaire au Mali pour contrer l’offensive jihadiste sur Bamako : début du déploiement militaire « Serval », qui ira jusqu’à 5 000 hommes. Hollande avait ensuite été accueilli sur place avec une ovation digne du général de Gaulle descendant les Champs-Élysées en août 1944. Malgré l’engagement français, la stabilité du Mali n’a jamais vraiment été retrouvée. Pendant un temps, la France a voulu multilatéraliser ses engagements militaires au Sahel avec le concours d’autres contingents européens, comme au Niger. Cette tentative n’a pas été concluante.

Paris s’est aussi lancé dans une politique mémorielle pour cicatriser les crimes de la période coloniale au Sénégal, au Cameroun. En Algérie aussi, on vient d’en voir une nouvelle preuve avec la visite de la ministre déléguée aux Armées pour commémorer les massacres de Sétif. La restitution des œuvres d’art pillées pendant la colonisation fait partie de cette démarche mémorielle.

Tous ces efforts n’ont pas suffi à enrayer la montée d’un sentiment anti-français en Afrique de l’Ouest, alimenté par les usines à trolls russes usant d’une vieille rhétorique anticoloniale. D’autres maladresses ont aussi décrédibilisé les engagements français en faveur de la démocratie, comme le silence de Paris à la suite du troisième mandat que s’est autorisé le président ivoirien Alassane Ouattara.

Repli militaire et rivalités géopolitiques

C’est ainsi que Macron, qui rêvait de partenariats économiques avec l’ensemble du continent, s’est fait rattraper par le Sahel au moment d’aborder son second mandat (juillet 2022). Le dispositif déployé au Mali a été « allégé », puis « réarticulé » au Niger, puis « dégrossi » dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. À l’exception de Djibouti, il n’y a plus aujourd’hui de bases militaires françaises sur le continent.

La diplomatie d’influence de la France en Afrique tente désormais de contrecarrer la Russie dans son ancien domaine d’influence. Les militaires au pouvoir au Mali, au Niger, au Burkina Faso ont noué des coopérations militaires et économiques avec Moscou. Au Mali, les anciens mercenaires russes de Wagner, rebaptisé « Africa Corps », soutiennent la junte de Bamako contre les jihadistes, avec des succès mitigés sur le terrain.

L’invasion de l’Ukraine a changé la donne de la politique africaine de la France. Macron a été outré de voir un pays comme le Sénégal s’abstenir à l’ONU au lieu de condamner l’attaque russe. Cette « mini-guerre froide » entre Paris et Moscou en terre africaine apparaît en fait comme l’acte de décès le plus probant du pré carré. En ce sens, le sommet de Nairobi fait de la France un pays à la recherche d’une diversification de ses partenariats dans les sphères anglophones et lusophones d’un continent où la Chine se taille déjà la part du lion.

Pierre Benoit