Comment les drones ont révolutionné la guerre
Comme tous les grands conflits, la guerre d’Ukraine a été rythmée par les innovations techniques. C’est désormais un nouveau personnage, le drone, qui occupe la place centrale dans la bataille. Revue de détail de cette révolution avec le général Trinquand (*).
LibreJournal – Poutine voulait s’emparer de Kiev en quelques jours, ce fut un échec. Cette guerre débute donc par une première défaite stratégique de la Russie…
Général Trinquand – L’armée russe n’était pas prête à cette guerre. Elle avait changé de stratégie dans les années quatre-vingt-dix, quand elle a perdu l’appui du Pacte de Varsovie. Elle s’est alors rendu compte qu’elle n’avait plus sa puissance antérieure et qu’elle devait changer sa façon de faire la guerre. C’est ce qu’elle a réussi lors de l’opération de 2014 en Crimée. Je cite le philosophe chinois Sun Tzu : « gagner la guerre sans livrer bataille ». On se souvient de ces petits hommes verts que l’on voyait dans les reportages et qui avaient gagné sans combattre. En février 2022, Poutine pense qu’il pourra faire la même chose, en utilisant les troupes en manœuvre en Biélorussie pour réussir son opération.
Ce fut une erreur. Après la chute de la Crimée, l’Ukraine s’est transformée en un pays très nationaliste qui n’acceptait plus la sujétion russe. Les Ukrainiens s’étaient préparés depuis 2014 à la résistance avec l’aide des pays de l’Otan, les Américains, Britanniques et Canadiens. Au moment de l’attaque russe, la résistance incarnée par le président Zelensky a fonctionné et les Russes ont été obligés de reculer au nord et à l’est. Ils se sont alors concentrés là où ils avaient gagné du terrain, dans le Donbass et la région d’Odessa.
Il faut rappeler que la Russie, qui progressait en direction d’Odessa, s’est arrêtée à Nikolaïev, à 200 km de cette ville. Elle avait franchi le Dniepr. Puis elle a reculé pendant l’hiver 2022, quand l’état-major a obtenu de Poutine l’autorisation de regrouper les forces russes à l’est du Dniepr. Ce retrait a permis la consolidation d’un système défensif entre le Dniepr et Kharkiv avec le Donbass… Cette retraite consacrait un échec stratégique. La Russie n’a pas su encercler les forces ukrainiennes par le sud. Elle a dû relancer ses opérations à partir du Donbass, qu’elle avait déjà partiellement conquis en 2014.
Dans le Donbass, la bataille ressemble d’abord à une guerre de tranchées classique à laquelle on a ajouté les renseignements militaires et les photos envoyées par les satellites Starlink. Et puis, sur le front côté ukrainien, quelqu’un a dit : « et si on mettait des drones pour aller voir ce qui se passe en face » …
Il y a deux choses. D’abord la volonté de résistance des Ukrainiens bien sûr, mais surtout leur capacité d’innovation. Très vite ils se sont aperçus que les drones changeaient la donne, non seulement pour voir l’ennemi mais aussi pour le frapper.
Parlez-nous de cette façon de visualiser le canon russe qui se trouve à trois ou quatre kilomètres…
Très rapidement les Ukrainiens ont été capables de voir les combattants adverses, mais aussi de les frapper en mettant des charges explosives sur les drones. Ils l’ont fait en utilisant ce qu’on appelle la « first person view », un système qui permet de cibler l’objectif avec un simple masque sur le visage. Le pilote du drone voit ce que le drone voit, il l’oriente directement vers une cible et opère. Il y a un lien étroit entre celui qui pilote et le tir, comme si la personne qui dirige la machine était dans le drone. Cette personnalisation du drone, sa capacité à se mouvoir et à frapper est une rupture.
Donc le pilote réagit comme dans un avion, il pointe et touche une position d’artillerie, par exemple…
Exactement. Mais pas seulement : tout ce qui est « ennemi » est vu et identifié par quelqu’un qui a ses yeux dans le drone, c’est cela qu’il faut comprendre. Cette situation nouvelle a transformé le front, la frange des combats, en une « kill zone », un espace « danger de mort », où personne ne peut se déplacer sans risquer d’être vu et abattu.
L’expression de « kill zone » est nouvelle dans le combat terrestre…
En fait non. En 1914-18, il y avait une zone appelée « no man’s land » entre deux tranchées. Avec la « kill zone », le « no man’s land » va bien au-delà. On parle de 20 km des deux côtés, soit 40 km de territoire interdit.
Cette guerre des drones permet de bloquer toute initiative au sol, c’est bien cela ?
Oui. Imaginez qu’un drone permette de voir la position d’artillerie dont vous parliez. Auparavant, il y avait un délai entre le moment où vous découvrez la pièce d’artillerie et le tir. Là, c’est instantané.
Observation-décision en temps réel, comme un jeu vidéo…
Voilà. C’est ce qui explique que les gens se cachent dès qu’ils entendent un bruit de drone, car ils savent qu’ils sont aussitôt vulnérables. Cela bloque toute tentative de mouvement des blindés accompagnés de fantassins.
Autre innovation, avec des drones plus lourds dotés de charges importantes, les Ukrainiens frappent la Russie en profondeur.
Ici, je réponds en basculant du côté russe. Avec les premiers drones « Shahed » fournis par l’Iran, les Russes ont saturé les systèmes anti-aériens. Ils envoyaient une centaine de drones pour que quarante seulement fassent mouche. En outre ils mixaient leurs salves de drones avec des missiles dotés de charges plus lourdes pour frapper des bâtiments ou des usines. La saturation des systèmes de défense antiaériens ukrainiens par les drones russes est aussi une nouveauté de cette guerre.
Nouveauté encore, l’arrivée des robots sur le terrain…
On l’a vu surtout du côté ukrainien. Côté russe, on a peu d’intérêt pour le sort des soldats. Côté ukrainien, on a mesuré la vulnérabilité démographique du pays, on est attentif à la protection des soldats. Dans un premier temps, les robots ukrainiens sont allés chercher les blessés, souvent des pilotes de drones cachés dans des trous – ce ne sont même plus des tranchées – dont ils ne pouvaient pas sortir. Un blessé peut être secouru au bout d’un ou deux jours. En attendant, les drones peuvent larguer de quoi le soigner, puis les robots viennent le chercher pour le conduire à l’arrière. Cela va plus loin. Voici un mois, une unité de robots complète a combattu du côté ukrainien. Il s’agit de robots armés qui sont pilotés par des combattants. Au contact, il n’y a plus que des robots qui tirent.
L’IA accompagne ces évolutions ?
Oui, en particulier dans la défense antiaérienne. Lorsque vous combattez contre des vagues d’assaut composées de drones et de missiles, vous devez privilégier la neutralisation des missiles par rapport aux drones, car les missiles font plus de dégâts. Entre l’identification des cibles et le tir de destruction vous aviez, au début de la guerre, cinq minutes pour vous décider. Aujourd’hui, vous pouvez le faire en moins d’une minute : l’AI vous présente des solutions en temps réel.
Autrement dit la masse d’information recueillies par les centaines de capteurs est synthétisée par l’IA qui propose aussitôt des options…
On n’a qu’une minute pour choisir. Ce qui m’amène à dire qu’on arrivera probablement au moment difficile où on nous dira : « si l’IA fait ce choix en dix secondes peut-être a-t-on intérêt à laisser faire la machine ». Les hommes auront disparu de la boucle. C’est là le danger.
N’est-ce pas déjà le cas sur un Rafale en position d’attaque ?
Non, le pilote est là.
La guerre des récits, la « guerre cognitive », a atteint un niveau inédit dans cette guerre…
Là, on passe à un autre sujet. Les batailles sont gagnées par les armées, les guerres sont gagnées par les nations. Ce qu’il faut pour gagner, c’est affaiblir les capacités de résistance des nations. La guerre cognitive est faite pour cela. Tout stratège militaire veut réduire cette volonté de résistance par des récits. Un exemple : en agitant la menace d’un conflit nucléaire, on fait peur aux nations concernées avec ce message : « ce n’est pas la peine de se battre ». Ce qui compte, c’est la réponse qui y est apportée, la meilleure devrait être : « vous dites cela, mais nous aussi on a le nucléaire ». Gromyko avait dit à De Gaulle quelque chose comme : « vous savez que l’on peut vous griller », De Gaulle lui a répondu sur le même registre, « oui et bien nous mourrons ensemble ! »
On a vu les conséquences des drones dans le combat terrestre. Quid de la guerre maritime ?
L’apparition des drones a complètement changé la préparation des armées françaises. Les drones sont devenus centraux. Vous avez des unités de drones dans chaque unité de l’armée de terre. Dans la marine également. Rappelons que sans marine de guerre, l’Ukraine a réussi à chasser la marine russe de la mer Noire.
On constate tous les jours les conséquences des drones dans le blocage du détroit d’Ormuz, c’est une situation qui sera retenue dans les écoles de guerre…
Pour une raison simple. Autrefois, les Iraniens auraient disposé des mines à l’entrée du détroit. Mais si vous posez des mines, vous ne le contrôlez pas, vous le bloquez. Pour contrôler il faut être capable d’intervenir ou non en fonction de vos choix.
L’apparition des drones dans l’infanterie ne doit peut-être rien au hasard. Après tout, ce sont des civils récemment incorporés, qui ont pensé mettre en jeu des objets venus du monde des loisirs …
La grande différence entre l’Ukraine et la Russie c’est que cette capacité d’innovation est aussi une innovation décentralisée. En Ukraine, chaque brigade invente sa façon de faire, chaque unité peut bricoler les drones, les perfectionner pour les mettre à la mesure des combats. Il faut se rappeler qu’il n’y a que la guerre qui apprend la guerre. Les Russes fonctionnent tout autrement. Il n’y a pas d’innovation au bas de l’échelle. L’industrialisation de la guerre permet de fabriquer des drones à volonté.
On retrouve là le côté vertical de la période soviétique ?
Exactement. Un point important sur les drones que vous avez mentionné : ces drones ukrainiens vont dans la profondeur. Il s’agit de toucher la population et de frapper l’économie, les raffineries pour limiter la capacité d’exportation du pétrole russe. En frappant au cœur de la Russie, on délivre un message à la population : « vous voyez, la guerre, ce n’est pas qu’en Ukraine, c’est aussi chez vous ». On cherche à toucher le cœur des populations russes pour faire basculer une opinion aujourd’hui muselée.
Propos recueillis par Pierre Benoit
(*) Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’Onu, essayiste. Dernier ouvrage :« D’un monde à l’autre », Robert Laffont.



