L’Italie à l’assaut de la mafia 2.0
La lutte antimafia vise désormais des organisations opérant à l’échelle mondiale grâce aux outils numériques. Face à des mafias devenues expertes des données et des cryptomonnaies, le « modèle italien » se réinvente. Une bataille discrète mais décisive.
Le « modèle antimafia » existe. Pour le découvrir, direction le tribunal de Palerme les 22 et 23 mai. Non pour assister à un procès, mais à une rencontre insolite entre magistrats italiens et 120 de leurs confrères étrangers, eux aussi confrontés aux défis de la criminalité organisée. Du Brésil au Mexique, de l’Albanie au Maroc, de la Côte d’Ivoire à Saint-Domingue, et bien sûr dans toute l’Europe. Le tout sous la houlette du procureur national antimafia Giovanni Melillo, 67 ans, nommé à ce poste en 2022, et porté par deux convictions : sa foi inébranlable dans la coopération internationale et dans le « modèle italien ».
Si le procureur Melillo devait résumer en quelques mots cet archétype, il expliquerait s’appuyer sur une nouvelle force de police judiciaire, qu’il « bénéficie d’une législation et d’une méthode de lutte originales », tout en privilégiant désormais « la mise sous séquestre et la réutilisation des patrimoines illicites confisqués », plutôt qu’une répression de type militaire.
Tel serait donc le secret de l’efficacité antimafia dans la péninsule, qui a conduit à la quasi-disparition des grandes organisations criminelles au fonctionnement similaire à celui de Cosa Nostra. Entendons-nous bien : jamais le procureur Melillo ne dira que les mafias sont mortes et enterrées. Mais elles ont changé de méthodes criminelles, parfois même de nature, reléguant au passé leurs guerres sanguinolentes au profit d’un combat technocratique impitoyable mené sur les réseaux du monde entier. Avec tout ce que cela implique de corruption, de pressions administratives, de complicités politiques et organisationnelles. Et avec une maîtrise de l’internet qui ferait pâlir plus d’un expert en innovation technologique. Pour les 120 participants des journées palermitaines du mois de mai, la conclusion pourrait finalement se résumer à une formule forte : Palerme fut autrefois la capitale de la mafia ; la voilà devenue celle de l’antimafia. Avec l’espoir d’en tirer des enseignements utiles dans la lutte contre un crime organisé désormais transnational et globalisé.
Des mafias passées aux données
Mais quels sont les problèmes ou les obstacles auxquels cette perspective optimiste devra vraisemblablement se confronter ? Car il ne suffira plus de mettre en application le paradigme historique du juge Giovanni Falcone, assassiné le 23 mai 1992, qu’il résumait d’un célèbre « Follow the money » — suivez l’argent. Les mafieux 2.0 se préoccupent désormais bien moins des mouvements d’argent et bien plus du « marché des données » et des « crypto-valeurs ». Ce qui exige, du côté de la répression, des investissements capables d’assurer une formation technologique adéquate des enquêteurs. Or, on en est encore loin dans de nombreux pays. On est également loin d’une utilisation satisfaisante des biens confisqués. Car il ne suffit pas de les bloquer : encore faut-il éviter qu’ils dépérissent et savoir les réutiliser. Le « modèle italien » a tenté de le faire en mettant sur pied un plan de développement du Mezzogiorno, le Sud, fondé sur leur usage social dans des centres de tri, des écoles ou des centres de formation. Mais cette pratique reste loin d’être généralisée et pleinement efficace.
Un défi de mobilisation durable
Enfin, dernier problème conditionnant la réussite — y compris en Italie — du « modèle italien » : comment impliquer durablement la société civile, le secteur privé, la presse et les universités afin qu’ils résistent ensemble ? Des éléments de réponse seront peut-être apportés les 22 et 23 mai au tribunal de Palerme. Car l’implication globale et continue reste loin d’être acquise, et la tentation demeure grande de se satisfaire du fait qu’en trente ans, le nombre annuel d’assassinats mafieux à Palerme soit passé de cent victimes à seulement… trois.



