Venise : rififi à la Biennale
Biennale mouvementée à Venise cette année. La démission spectaculaire, le 30 avril, quelques jours avant l’ouverture au public, du jury international chargé d’attribuer les prestigieux lions d’or et d’argent aux artistes présentant leurs œuvres dans leurs pavillons nationaux, a secoué le milieu artistique.
C’est d’abord la présence de la Russie, réintégrée après quatre ans d’absence dus à la guerre d’Ukraine, qui a fait scandale. L’Union européenne menaçait de ne pas verser les 2 millions de subvention à la Biennale si le pavillon russe restait ouvert, alors que les dirigeants du pays sont sous mandat d’arrêt de la CPI. Le pavillon ne montrera épisodiquement que des danses folkloriques, compromis qui, évidemment, ne convient à personne, et la subvention tombe à l’eau.
C’est ensuite la venue d’Israël, dont le principal dirigeant est lui aussi sous mandat d’arrêt international, qui a suscité les mêmes vagues de courroux que partout ailleurs. Le pavillon a été déplacé des Giardini à l’Arsenal pour des raisons de sécurité. Résultat de cette double participation : les membres du jury ont décidé de démissionner collectivement en signe de protestation.
Art et politique, une tension ravivée
Une décision qui pose de nouveau l’épineuse question des rapports entre art et politique. Faut-il distinguer les artistes de leur pays et sont-ils les représentants d’un gouvernement ? Comment et par qui sont-ils choisis ? La ligne universaliste de la Biennale peut-elle tenir dans le contexte actuel ? Que dire alors du pavillon des États-Unis dont l’artiste, Alma Allen, sculpteur inconnu, et « qui aurait pu le rester » selon les critiques du Monde, Harry Bellet et Philippe Dagen, choisi parce qu’il ne parle de rien, ce qui correspond à l’état du pays…
Après la démission du jury, la direction du festival a décidé de confier au public le soin de décerner le lion d’or. Proposition aussitôt réfutée par les artistes qui n’en veulent absolument pas. On se souvient du face-à-face des pavillons soviétique et allemand à Paris lors de l’Exposition de 1937 : nous y revoilà. Confrontation ne signifie pas nécessairement guerre, aujourd’hui c’est le désordre du monde qui s’expose.
Les pavillons nationaux en question
Et l’art dans tout ça ? Comme toujours, il exprime les tensions et le basculement du monde. De moins en moins occidental, de plus en plus « Sud global », ce qui, somme toute, est assez normal et pas vraiment nouveau. Liberté de penser, de s’exprimer, de choisir ses supports, plus de performances, moins de toiles. Amérique latine, Afrique, Moyen-Orient et Extrême-Orient : c’est au pavillon international que s’exposent les œuvres des nombreux et nouveaux artistes issus de ces continents. Se poser la question du beau n’a plus de sens, depuis longtemps, devant ces créations qui expriment les émotions et réflexions de leurs concepteurs, et qui nous interpellent à ce titre.
Faut-il en déduire que les pavillons nationaux, datant des origines de cette manifestation, en 1895, sont condamnés ? C’est une des questions que se posent, à juste titre, les organisateurs, à ce moment de l’histoire où l’art ne coïncide plus avec les frontières et où la question nationale est d’une conflictualité telle que toutes les simplifications abusives sont possibles. À ce moment également où l’art évolue dans tant de directions que le pari de confrontations universelles est très difficile à réussir. Une belle idée pourtant, sans doute à repenser pour redonner à l’art l’une de ses missions essentielles : s’exposer à l’autre pour mieux se comprendre.



