La force stupide
Le droit international n’est qu’une illusion, disent les faux réalistes. Après trois ans de guerre, on voit le résultat de leurs maximes cyniques et à courte vue.
On connaît la défense oblique qu’on utilise au sein des droites pour approuver sans le dire Donald Trump en dépit de ses outrances et de ses mensonges : oui, Trump est grossier, manipulateur, vantard et arrogant, mais, au moins, il agit, il décide, il tranche et ne s’embarrasse pas des afféteries hypocrites du « politiquement correct » et de la « bien-pensance ».
Et de poursuivre : telle est la réalité du monde, qui est gouverné par les rapports de force et non par les règles abstraites et impuissantes du droit international incarné par l’ONU, « ce machin », comme disait le Général, et par une Union européenne pusillanime et légaliste, qui croit que les bisounours doivent guider la planète. La Fontaine avait déjà résumé la chose : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». La force, donc, et fi du droit international ! Seule la force permet de régler les problèmes internationaux, le droit n’est qu’une illusion qui rassure faussement les faibles et trompe les peuples.
Antienne éculée, au fond. Toujours les tyrans et les prédateurs ont ainsi moqué les efforts de la diplomatie et rejeté les règles de la civilisation qui tente de limiter les conflits. « Vae victis », disait Brennus, « Le Pape, combien de divisions ? » demandait Staline. « Je lui ferai une offre qu’il ne pourra pas refuser », répétait Don Corleone. « Signez ou bien je vous ramène à l’âge de pierre », lance Trump aux Iraniens. Formules variées, même idée : la force prime le droit, un point, c’est tout.
La force comme méthode politique
C’est l’un des traits les plus intéressants de l’actualité internationale récente : grâce à Trump, grâce à Netanyahou, grâce aux « réalistes » du Hamas ou de la République islamique, nous voyons la force à l’œuvre, loin des précautions vaines des juristes perchés sur un nuage. Prenons les choses dans l’ordre :
- Pour faire avancer la cause palestinienne, le Hamas organise un massacre terroriste et barbare en territoire israélien. La force a parlé, qui efface l’esprit d’Oslo et dissipe le mirage de « la solution à deux États ». Trois ans plus tard, la cause palestinienne a reculé comme jamais. Gaza est détruite, sa population décimée, Israël a démontré sa supériorité militaire, fait un carnage parmi ses ennemis et se retrouve en position d’annexer de facto (mais non de jure) la Cisjordanie et le sud du Liban.
- L’Iran prend fait et cause pour les terroristes du Hamas et du Hezbollah. Toujours la logique de la force. Résultat : le pays est bombardé massivement, ses dirigeants sont assassinés, ses capacités militaires sont affaiblies, sa population est martyrisée, ses « proxys » sont abattus ou réduits à une résistance désespérée, et le régime se fixe pour seul objectif de survivre alors qu’il jouait jusque-là un rôle décisif dans la région.
Des gains militaires aux impasses diplomatiques
- Voyez, disent Netanyahou et Trump, la force triomphe : nous avons tranché par le fer les nœuds gordiens du Moyen-Orient. Mais après trois années de guerre, l’Iran affaibli a survécu. Il tient la dragée haute aux négociateurs américains, il gagne en prestige dans le « Sud global » et bloque le détroit d’Ormuz, jetant le désordre dans l’économie mondiale. La question palestinienne reste béante et promet d’empoisonner encore longtemps l’existence d’Israël, qui a dégradé son image dans le monde comme jamais, suscité une protestation générale et facilité l’action pernicieuse des antisémites qui sortent du bois partout dans le monde.
- En dépit de leur démonstration de force, les États-Unis ont échoué à faire tomber les mollahs, à éliminer le risque nucléaire et à annihiler les forces balistiques de l’Iran. Ils seront heureux s’ils parviennent à un accord de réouverture du détroit (il était ouvert avant que la force brute ne s’en mêle, grâce à ce droit international qu’on méprise) et à ralentir la marche iranienne vers l’arme atomique, comme l’avaient pourtant fait les diplomates occidentaux en négociant les accords de 2015.
- Quant à Poutine, autre adepte de la force brute, il piétine depuis quatre ans en Ukraine, il a ameuté contre lui une Europe jusque-là pacifique, il a ruiné son économie et cherche en vain à sortir honorablement du conflit.
En bref, la force, stupidement utilisée sans aucune référence au droit, a rendu le monde encore plus dangereux, démontré l’imbécillité trumpienne, mis en exergue les limites de la supériorité militaire américaine, levé une hostilité planétaire envers Israël et laissé entière la question palestinienne, qui ne manquera pas de ressurgir, alimentée par le désir de vengeance, pour recommencer la guerre sans fin qui ensanglante le Moyen-Orient. Une éclatante réussite, on l’admettra !



