Cannes : le festival du VIP
Coup de projecteur, coup de griffe. Au Festival de Cannes, le vrai spectacle n’est pas sur les écrans… et ce sont les importants qui font le film.
Il porte des Ray-Ban trop larges et un smoking trop étroit. Mais pour rien au monde le VIP ne céderait sa place… dans l’ascenseur du Majestic. À sa droite, une brune spectaculaire qui exhibe un sourire refait. Elle veut entamer la conversation. Surtout ne pas lui prêter attention : un VIP doit se méfier. Il y a des caméras partout.
Dans les coulisses du Palais
En traversant le hall, il a vu toutes les rock stars du backstage. Tenues de gala et jeans troués. Entre deux étages : des journalistes sur notes de frais ; des gardes du corps qui montrent leurs muscles ; et un essaim de filles qui se prennent en selfie avec des rappeurs. Les naïves, pense-t-il ! Le VIP sait que plus on s’élève, plus il faut jouer l’indifférence. Sur la Croisette, le VIP doit toujours avoir l’air de s’ennuyer. C’est même à ça qu’on le reconnaît. Seuls les pauvres veulent avoir l’air riches.
Voir le Palais du Festival protégé des manifestants anti-Bolloré par des cars de CRS lui avait serré le cœur : quel mépris pour l’art, quel manque de culture !
Lui porte au cou son carton plastifié avec photo. C’est tout et ça suffit à vous distinguer de la plèbe. Pas besoin de métavers : la réalité est déjà augmentée. Tout le monde fait son cinéma. C’est la moindre des choses au Festival ! Les producteurs sont revenus à l’âge des cavernes : tous barbus. Les actrices sont en décolletés très bas et en talons très hauts. Les influenceurs frétillent auprès des attachées de presse. Tout le monde méprise les paparazzis mais prend la pose devant la première télé venue. Et cherche le bracelet donnant accès à la soirée du rooftop, là où il faut être vu…
Humanitaire et champagne rosé
La soirée est dédiée à l’Ukraine. Le festivalier adore l’humanitaire quand il s’accompagne de champagne rosé… Il passe son temps à chercher comment se faire inviter là où il ne l’est pas : ailleurs, c’est forcément mieux. Les gens modestes ignorent leur chance : ils peuvent encore rêver qu’ils auront un jour ce qu’ils n’ont pas. La frustration des autres fait partie du scénario. Si tout le monde pouvait monter les marches, où serait le charme ?
C’est en multipliant les barrières que les privilégiés font croire qu’ils s’amusent. Le VIP repense à la projection du matin : un documentaire coréen en VO. Un must, ont écrit les critiques. C’est fou cette manie qu’ils ont de faire des phrases. Il faut savoir admirer ce qu’on n’aime pas, disent les cinéphiles. Il paraît qu’on en voit quelques-uns à Cannes… Si, si, je vous assure, des cinéphiles !
L’ascenseur est arrivé. Lui aussi, pense-t-il, flatté parmi les flatteurs : la grande brune ne le lâche pas. Pourquoi pas ? Ici, tout le monde fait le trottoir à défaut de monter les marches. Y compris, dans le hall, les officiels en plein office… Après tout, ils paient. Enfin, surtout les contribuables ! La moitié du Festival est financée sur fonds publics. La guerre en Iran et en Ukraine, l’impôt, la dette, le bilan carbone… on y pensera après la fête. C’est comme cette affaire Canal Plus : protester contre celui qui vous finance, quelle idée ! Comme si l’argent n’avait pas d’importance… Ces gauchistes rêvent de remplacer Canal Plus par une entité publique qui financerait le cinéma. Dans quel monde vivent-ils ?
Bientôt minuit, l’heure du crime et des afters. Tendre est la nuit.
Un coup de tampon sur le poignet droit et le VIP se dirige vers la discothèque au sigle d’une grande marque de cosmétiques. La crème de la crème. Tout le monde veut être vu avec le patron parce qu’il sponsorise. On aperçoit le maire de Cannes en plein serrage de mains. Il fait ça très bien : le Palais des Congrès mène naturellement au Palais de l’Élysée, c’est bien connu. Hanouna avait été annoncé mais il n’est pas venu : la rumeur dit qu’il prépare sa candidature à l’Académie française. Pourquoi pas ? Dans un pays comme le nôtre, on ne croit plus à rien mais on veut être président ou immortel.
Dans l’obscurité rayée de faisceaux laser, le VIP est au paradis mais les conversations sont couvertes par une musique d’enfer. Alors on échange en hurlant : « Ça va ? — Ça va ! Et toi ? — Ça va ! » On ne sait pas où ça va… mais ça va.
Tout droit vers « l’after », n’importe lequel.
Pas nécessaire d’en dire plus : les plateformes font le plein quand les salles se vident. Le cinéma est en crise, tout le monde le sait, pas besoin de se répéter. De toute façon, la vie fournit de nombreuses occasions de fermer sa gueule et il faut les saisir. L’important, c’est d’être là. Dans l’ascenseur du Majestic. Au Festival des VIP.



