Trump face à Cuba : la proie facile

par Pierre Benoit |  publié le 21/05/2026

Pour faire oublier son enlisement en Iran, l’administration Trump est tentée de lancer une opération sur Cuba, où le régime castriste a accumulé les échecs. Mais l’affaire n’est pas si aisée qu’il y paraît…

L’accumulation des déchets devient un grave problème à Cuba, les camions de collecte des ordures étant immobilisés par des pénuries de carburant, comme on peut le constater à La Havane, le 19 avril 2026. (Photo Magdalena Chodownik / Anadolu via AFP)

L’heure des brasiers dans la nuit de La Havane. Chaque soir, les Cubains manifestent leur colère en enflammant des ordures dans les rues de leurs villes. À la nuit tombée, l’île plonge dans le noir. Il n’y a plus d’électricité, les centrales sont à l’arrêt. Sans électricité, plus de quoi remplir les réservoirs d’eau potable, plus de sécurité sanitaire. La colère ne faiblit pas, le concert des casseroles nocturnes a commencé en janvier dernier. Il reprend tous les jours.

Washington accentue la pression

Depuis le kidnapping du président vénézuélien Nicolas Maduro, le 3 janvier 2026, les dirigeants cubains ont compris. Le décret signé par Trump le 29 janvier était clair : située à 150 km des côtes de la Floride, Cuba représenterait « une menace extraordinaire » pour les États-Unis. En annonçant des sanctions contre tout pays fournissant du pétrole à La Havane, il décrétait l’étranglement économique de l’île. Jusque-là, c’est Maduro qui fournissait le pétrole. Il n’y a eu qu’une exception : un tanker russe a pu livrer fin mars 730 000 barils de brut. Un geste de bonne volonté strictement humanitaire pour entamer des négociations.

Les Cubains ont l’habitude du blocus américain, l’embargo anticastriste a débuté en 1962 avec la crise des fusées. De l’histoire ancienne car, à l’évidence, le régime est maintenant en bout de course.

Pendant un temps, l’opération sur Caracas a été présentée comme un cas d’école par la Maison-Blanche : la décapitation d’un régime sans s’enliser avec des troupes au sol avec, à la clé, une réforme des lois sur l’accès aux ressources pétrolières. Le tableau de chasse avait de quoi flatter l’hubris de Trump. C’était bien avant les cafouillages sur l’Iran.

Aujourd’hui, le sort de Cuba est « le » dossier de l’ancien représentant républicain de Floride Marco Rubio, devenu secrétaire d’État. Ses parents ont quitté La Havane pour la Floride en 1956, autant dire qu’il connaît son affaire. Avec lui, exit le schéma vénézuélien : « nous ne pourrons changer la trajectoire de Cuba tant que ces gens-là seront au pouvoir », a-t-il martelé sur Fox News. Le marché est ouvert. Le patron de la CIA John Ratcliffe était à La Havane le 14 mai. Il avait en face de lui Lazaro Alvarez Casas, le ministre des Affaires étrangères du régime. L’Américain a mis 100 millions de dollars sur la table pour ouvrir le jeu avec une première aide d’urgence. Une seule condition : que l’argent ne passe pas entre les mains des fonctionnaires cubains. Sans surprise, le très catholique Marco Rubio veut que la manne américaine transite par la hiérarchie de l’Église ou d’autres structures privées. D’entrée de jeu, le « deal » peut apparaître comme une provocation.

La tentation d’un changement de régime

Autre corde sensible, la pression judiciaire s’accentue. Le département de la Justice américaine a ressorti une affaire remontant à 1996, lorsque Raul Castro était encore ministre de la Défense. Deux appareils affrétés par une ONG américaine avaient été abattus par la DCA cubaine. Le procureur général Todd Blanche a délivré un mandat d’arrêt à l’encontre de l’ancien chef de l’État cubain : « cette inculpation n’est pas une mise en scène… Nous nous attendons à ce qu’il se présente ici de son plein gré ou d’une ou d’une autre manière ».

Les contacts entre l’administration Trump et La Havane remontent à mars dernier. Au départ, le régime voulait montrer sa bonne volonté en annonçant avoir gracié plus de 2 000 détenus. En réalité, seule une cinquantaine d’entre eux avaient été élargis, dont une vingtaine de politiques à peine et, encore, le plus souvent, il ne s’agissait que d’un aménagement de peine. Les ONG chiffrent à quelque 1 260 le nombre de prisonniers politiques incarcérés.

Le déclin de Cuba ne date pas d’aujourd’hui. Le régime castriste ne s’est jamais vraiment remis de l’effondrement de l’Union soviétique. Bien avant l’étranglement que l’on observe aujourd’hui, la direction communiste n’a pas été en mesure de proposer un modèle économique garantissant a minima les acquis sociaux de la Révolution castriste de 1959. Malgré le développement du tourisme et une mince ouverture, avec l’autorisation donnée aux particuliers de louer aux étrangers pour assurer quelques revenus à ceux qui possèdent un logement, l’économie plonge.

Derrière les concerts de casseroles et les barricades enflammées de La Havane, une faim endémique vient de saisir les Cubains. On pourrait croire que le régime va s’effondrer sur lui-même. C’est sans compter sur la répression policière qui fait peur à tout le monde. Et puis les bruits de bottes entendus depuis Washington peuvent servir à ranimer, un temps, la fibre nationaliste.

Depuis l’épisode réussi de Caracas, l’administration Trump joue en effet avec l’idée d’un changement de régime par les armes. Évoquant cette hypothèse, le président cubain Miguel Diaz-Canel a agité, il y a peu, le spectre d’un bain de sang si les Marines américains débarquaient sur l’île. Mais qui se souvient encore du fiasco de la « baie des Cochons » lancé par Kennedy en avril 1961 avec une poignée d’exilés cubains et l’appui de la CIA ?

Enfin, l’affaire de Caracas apparaît plutôt comme un contre-exemple pour La Havane : la capture de Maduro a coûté la vie à 55 militaires. Parmi eux, 32 appartenaient aux services de sécurité cubains. Reconnu au lendemain des faits par le régime, ce chiffre donne plutôt l’image d’un manque de préparation.

Enlisé dans son opération contre l’Iran, Trump pourrait lancer une expédition contre La Havane. Faire oublier son fiasco contre les mollahs est devenu chez lui une obsession. Parlant de Cuba, il fanfaronnait il y a peu : « je peux faire avec Cuba ce que je veux ». S’il parvenait à balayer les oripeaux du régime castriste, Trump aurait son lot de compensation : avoir réussi là où douze présidents américains successifs ont échoué avant lui.

Pierre Benoit