Esclavage : questions hétérodoxes

par Laurent Joffrin |  publié le 22/05/2026

On a cent fois raison de commémorer les souffrances des peuples esclavagisés et d’ouvrir la voie à des réparations, comme l’a déclaré Emmanuel Macron. Mais il faut aussi poser quelques questions dérangeantes.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Un crime contre l’humanité, celui qu’on commémore aujourd’hui, 23 mai ? Évidemment. Ces siècles de traite occidentale furent une abomination qu’on a trop longtemps occultée. On célébrait l’abolition de 1848, événement considérable. Mais en s’arrêtant là, on recouvrait aussi d’une couche de bonne conscience les incommensurables cruautés du commerce triangulaire qui a ravagé le continent africain et les Caraïbes du règne de François Ier à l’avènement de la IIe République.

Une abomination longtemps occultée

Un seul exemple : le « Code noir » de Louis XIV, qu’on vient enfin d’abolir officiellement (il était bizarrement resté en l’état), prévoyait qu’on coupe un bras à l’esclave qui tentait de s’évader, qu’on lui coupe une jambe à la deuxième tentative et qu’on le pende à la troisième. Le reste à l’avenant… Rappelons que ce texte monstrueux, rédigé par Colbert, avait à l’époque pour objet officiel de limiter les punitions excessives infligées par les planteurs à leurs esclaves…

Plus de dix millions de captifs africains ont été déportés de leur terre natale par les armateurs de Nantes, Bordeaux ou La Rochelle vers les bagnes tropicaux qu’étaient les plantations exploitées « aux îles du Vent », obérant la démographie du continent et son futur développement. Un nombre significatif d’entre eux mourait pendant la traversée, enchaîné à fond de cale dans ses excréments. Les autres étaient vendus aux enchères à leur arrivée pour travailler ensuite douze heures par jour sous le soleil impitoyable des Caraïbes, fouettés par les garde-chiourmes, torturés s’ils se rebellaient, empêchés de parler leur langue natale, punis s’ils s’assemblaient à plus de deux ou trois.

En 1848, au moment de l’abolition, il fut décidé d’accorder des indemnités qui atténueraient les effets de ce régime aboli. Un esprit naïf pourrait croire qu’il s’agissait d’indemniser les victimes. Non. Au nom du droit de propriété, l’Assemblée voulut compenser la perte financière subie par les propriétaires à la suite de la libération de leurs captifs. Et il fallut attendre 2001 pour que la loi proposée par Christiane Taubira reconnaisse le crime contre l’humanité et décide d’une commémoration annuelle destinée à rendre officiellement justice au peuple martyrisé des captifs africains.

Une histoire plurielle de la traite

Ceux qui, à droite, fustigent encore l’esprit « de repentance » qui anime ces cérémonies devraient avoir honte : la République doit évidemment, si elle respecte ses propres valeurs, rappeler régulièrement ce que fut cette sinistre réalité et ouvrir une discussion honnête sur les réparations que la France pourrait décider en faveur des nations lésées par le crime.

Mais une fois ces rappels élémentaires effectués, on peut ajouter quelques commentaires adjacents, seraient-ils dérangeants. Un certain esprit du temps, justement animé par une soif de justice, en profite aussi pour biaiser l’histoire de l’esclavage. Il n’est question, dans ce récit, que de la traite occidentale. Or chacun sait – il suffit pour cela de se pencher sur l’abondante littérature académique disponible (*) – que la traite ne fut pas, au cours du temps, le monopole de l’Occident.

S’agissant de la seule Afrique, il y eut en fait trois grands courants esclavagistes : celui de la colonisation occidentale, bien sûr, mais aussi une traite africaine, où des chefs africains réduisaient des populations en esclavage à des fins d’usage local ou de commerce, et enfin une traite musulmane, à travers les routes nord-sud reliant le Sahel aux puissances du Moyen-Orient. Toutes ont fait des millions de victimes.

Pourquoi ce silence ou, à tout le moins, cette discrétion ? Parce qu’on cherche, à l’aide de cette omission, à imputer aux seuls « dominants » ce crime largement partagé et à présenter, par là même, les pays « dominés » comme des victimes par essence. Alors même que les royaumes africains du passé pratiquaient couramment l’esclavage et que les puissances musulmanes vivaient, elles aussi, de la traite. Lesquelles puissances ont souvent aboli l’esclavage bien après les Occidentaux…

Autrement dit, la reconnaissance de l’esclavage – et son éventuelle réparation – concerne aussi ces pays qu’on exonère parce qu’ils font partie aujourd’hui de ce « Sud global », dans lequel on voit d’éternelles victimes. Ce qui évite de remettre en cause la légitimité de régimes, le plus souvent tyranniques, qui ont laissé leur pays – indépendants depuis des décennies – ployer sous le poids du mal-développement, de la répression et de la corruption. Ce qui n’atténue en rien la responsabilité du Nord, mais permet de revenir à une vision plus juste de ce fléau historique et planétaire.

(*) Paulin Isnard – Les Mondes de l’Esclavage, une histoire comparée, Seuil, 1160 pages.

Laurent Joffrin