Le Christ contre les prophètes du repli

par Bernard Attali |  publié le 29/05/2026

La religion est souvent convoquée pour tracer des frontières quand elle devrait aider à les franchir. Dans un essai stimulant, Benoist de Sinety s’élève contre ceux qui transforment la foi en marqueur identitaire et rappelle que l’Évangile parle d’abord d’accueil, de doute et d’ouverture à l’autre.

Couverture du livre "La cause du Christ L'évangile contre « l'identité chrétienne » " - Portrait du prêtre Benoist de Sinety (Photo de Denis Meyer / Hans Lucas via AFP)

Il y a des livres qui arrivent à point nommé, non parce qu’ils épousent l’air du temps, mais parce qu’ils s’y opposent avec courage. La cause du Christ est de ceux-là. Prêtre en paroisse, Benoist de Sinety s’inquiète de voir la foi chrétienne instrumentalisée au profit de projets politiques d’exclusion. Son livre est une riposte théologique, morale et politique à cette confiscation, une critique du repli identitaire. Et une réponse généreuse à tous ceux qui rejettent l’autre, notamment l’immigré.

Mais c’est aussi une méditation sur ce qu’est la religion dans son essence : non l’affirmation triomphante d’un dogme figé, mais une recherche de sens, vivante, toujours recommencée.

Une critique du repli identitaire chrétien

La force du livre tient à son enracinement pastoral. De Sinety dresse un portrait saisissant de la crise d’identité qui traverse le catholicisme français, notamment chez une partie de la jeunesse qu’il connaît bien pour avoir eu la charge de la pastorale des jeunes à Paris. Il ne parle pas du haut d’une chaire magistrale : il parle de ceux qu’il a accompagnés, de leurs angoisses, de leur soif de sens dans un monde qui ne leur en offre guère. Et c’est précisément cette aspiration légitime que les milieux identitaires captent et détournent : en offrant des certitudes factices à ceux qui cherchaient des réponses, des murailles à ceux qui cherchaient une demeure.

Ce qui distingue ce livre d’une simple querelle propre au catholicisme français, c’est son ambition universelle. Il n’hésite pas à dénoncer Donald Trump, avec son bureau de la foi à la Maison-Blanche. Il ironise sur sa façon de brandir la Bible devant les caméras alors que tout, dans sa vie personnelle comme dans ses affaires, devrait le conduire à plus de décence. Il démasque crûment ceux qui l’ont accompagné (Kirk) ou qui l’accompagnent (Vance) dans cette récupération cynique du sacré.

Instrumentalisation religieuse dans le monde

Le livre s’arrête aux portes du catholicisme. Mais il aurait pu aller au-delà. En Inde avec Modi, qui martyrise les musulmans au nom de l’hindouisme ; en Argentine avec Milei aujourd’hui, en Hongrie avec Orban hier… Et en Iran quand les mollahs justifient leurs crimes par la volonté du Prophète.

Le drame de l’islam radical éclaire le même abîme, poussé à son point de rupture. Le salafisme djihadiste a érigé en dogme l’idée d’un Coran descendu du ciel dans une langue définitive, intangible, dont chaque verset doit être appliqué à la lettre pour l’éternité. Ce faisant, des fanatiques veulent ignorer quatorze siècles d’exégèse vivante — la grande tradition de l’interprétation raisonnée — pour lui substituer un texte figé, traité non comme une inspiration, mais comme un code juridique immuable. C’est au nom d’Allah que le Hamas a commis l’irréparable pogrom du 7 octobre 2024.

La religion juive elle-même n’est pas à l’abri de la même déviation. En Israël, les ultra-orthodoxes qui refusent de contribuer à la défense du pays au nom d’une étude de la Torah érigée en absolu, les colons messianiques qui invoquent la Bible pour justifier des exactions, les rabbins qui prêchent l’impureté de l’autre et la séparation des corps dans l’espace public : tous des hommes qui connaissent leurs versets par cœur et en ont perdu l’âme.

Ce fétichisme du texte n’est pas une fidélité à Dieu : c’est une façon de s’en dispenser, de remplacer la relation avec le divin par la sécurité rassurante d’un manuel d’instructions.

Dans les trois cas — catholicisme, judaïsme, islam — le même diagnostic : le fétichisme du signe tue le sens qu’il prétend porter. La religion, détournée de sa vocation première — chercher, douter, espérer, réparer — devient un instrument de fermeture au monde. Elle transforme la quête en forteresse, le chemin en frontière, la prière en mot de passe.

Vatican II en arrière-plan

On ne peut lire ce livre sans entendre en filigrane l’écho de Vatican II. Quand Jean XXIII ouvrit le concile en 1962, il le fit contre les « prophètes de malheur » — son expression exacte — qui voulaient une Église imperméable au monde moderne. Soixante ans plus tard, ce que combat de Sinety, c’est précisément la revanche des vaincus de Vatican II : ceux qui n’ont jamais accepté que l’Église sorte de ses remparts, que le dialogue interreligieux ne soit pas une capitulation.

Certes, on regrettera dans ce livre l’ambiguïté des propos tenus sur la laïcité. L’auteur semble presque se dérober sur le sujet. Prudence pastorale peut-être. Limite du livre certainement. Face à l’islam radical, en particulier, il peut paraître naïf. La réalité et les bons sentiments ne font pas toujours bon ménage.

La cause du Christ est un livre que les suiveurs de la galaxie Bolloré feraient bien de méditer. Mais sa portée va bien au-delà de nos petits enjeux politiques. De Sinety a écrit pour les catholiques. En fait, il s’adresse à tous les hommes de bonne volonté.

La cause du Christ : L’Évangile contre l’identité chrétienne, Benoist de Sinety, Grasset, mai 2026, 16 €.

Bernard Attali

Editorialiste