Les faiseurs de guerre ont perdu la main
De la guerre et de l’ébranlement des anciens systèmes de domination émerge une redistribution des rôles encore incomplète, dans un monde confronté au réchauffement climatique et aux investissements colossaux qu’il impose. Une chose semble désormais acquise : il n’y aura pas de retour en arrière.
En déclenchant un conflit mal maîtrisé, poussé par Benyamin Netanyahou, le roi MAGA a porté à l’économie mondiale le choc le plus sévère depuis la crise pétrolière de 1974. Il a également fragilisé les équilibres de l’État et de la société américaine.
Au final, il n’aura obtenu qu’une chose : remettre en selle ses adversaires. Les mollahs et les gardiens de la révolution, qu’il a libérés de nombreuses contraintes diplomatiques, ont démontré leur capacité de nuisance dans toute la région, après avoir réprimé dans le sang leur propre population. Pour autant, aucun retour au statu quo ante n’est envisageable.
Les deux camps n’ont aujourd’hui aucun intérêt à reprendre les combats, tout simplement parce qu’ils ne le peuvent plus. Le coût politique, économique et financier serait devenu prohibitif. Inflation et élections de mi-mandat pour les uns, survie du régime et maintien des réseaux d’influence régionaux pour les autres : chacun mesure désormais le prix d’une escalade.
Les incidents qui ponctuent le cessez-le-feu relèvent davantage d’une volonté mutuelle de sauver la face que d’une véritable reprise des hostilités. Chacun proclame sa victoire, mais personne n’est dupe.
Conséquence prévisible : les États-Unis n’ont jamais paru aussi isolés depuis 1945. Quant à l’Iran, il dépend plus que jamais de ses rares partenaires, au premier rang desquels figure la Chine, qui continue de faire payer très cher ses services. Deux adversaires disposant de moyens militaires considérables, mais affaiblis politiquement et économiquement par leur affrontement.
Le troisième acteur de cette séquence, Israël, paraît pour l’instant en meilleure posture intérieure malgré une guerre dévastatrice au Liban et une politique inspirée par la destruction puis l’annexion de Gaza. Mais le rêve du Grand Israël a un coût : celui d’un isolement croissant au sein du monde démocratique. L’extrême-droite israélienne et le gouvernement Netanyahou fragilisent dangereusement l’État hébreu, tout en demeurant dépendants des humeurs de leur imprévisible protecteur américain.
Poutine face à l’enlisement ukrainien
L’autre grand conflit, celui mené par Vladimir Poutine en Europe, offre un tableau tout aussi révélateur des limites de la force.
Moscou semble à bout de souffle et alterne démonstrations de puissance, tirs de missiles Orechnik et menaces tonitruantes, qui traduisent souvent davantage un désarroi stratégique qu’une confiance retrouvée.
Kiev, au contraire, a progressivement renversé la dynamique grâce à la modernisation de ses forces armées et au soutien accru de l’Union européenne. À terme, les gains territoriaux russes dans le Donbass, voire en Crimée, pourraient être remis en question.
L’Ukraine a surtout acquis un statut européen de fait. Si l’adhésion juridique demande encore du temps, son intégration politique est déjà engagée. Berlin l’a d’ailleurs clairement reconnu par la voix du chancelier Friedrich Merz.
Pékin et Bruxelles redéfinissent l’équilibre
Tel est le fonctionnement d’un monde multipolaire où les rêves d’ordre impérial restent davantage proclamés que démontrés.
Pékin l’a bien compris. En avançant méthodiquement ses pions sur plusieurs continents, la Chine évite les aventures hasardeuses. Ses difficultés économiques internes, notamment l’incapacité à faire émerger un véritable marché intérieur régulateur, ne l’incitent guère à ouvrir un front sur Taïwan après les résultats mitigés de son coup de force à Hong-Kong.
Une guerre dans le Pacifique serait aussi coûteuse que contre-productive pour son modèle d’expansion fondé sur l’influence économique, en Afrique, en Amérique latine ou dans l’Extrême-Orient russe.
Paradoxalement, Xi Jinping sort renforcé de la séquence moyen-orientale, à condition de ne pas reproduire les comportements de puissance brutale qui ont contribué à l’affaiblissement américain.
L’Union européenne, elle aussi, dispose aujourd’hui d’atouts stratégiques inédits.
Sa puissance économique s’est affirmée comme le centre d’un vaste réseau d’échanges à travers les accords commerciaux conclus avec le Canada, le Mercosur, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique, mais aussi l’Australie ou le Japon.
La réintégration progressive du Royaume-Uni dans son écosystème économique et politique en constitue une illustration supplémentaire.
Le réarmement européen, notamment avec le groupe des Neuf et la Norvège autour d’une logique de « dissuasion avancée », témoigne également d’un changement de statut profond.
Enfin, élément décisif, la question de l’élargissement est revenue au cœur de l’agenda communautaire.
Bien sûr, tout n’est pas réglé. L’Union européenne demeure confrontée à des retards dans l’unification du marché des capitaux, la convergence fiscale ou le rapprochement des politiques sociales. Sa gouvernance reste fragile, tant au niveau communautaire que national, notamment face à la poussée de l’extrême droite.
Mais l’UE est passée du statut d’acteur secondaire à celui de protagoniste central. Une évolution d’autant plus prometteuse qu’elle ne repose ni sur une ambition impériale ni sur une remise en cause de l’héritage démocratique européen. Gage de succès ? Nul ne peut l’affirmer. Mais il est permis — et peut-être même nécessaire — d’y croire.



