Edgar Morin : la gauche libre
Parti à l’âge improbable de 104 ans, le résistant, sociologue et philosophe fut l’ami des journaux et l’infatigable militant d’un socialisme du réel et de l’imagination.
C’était un mot de passe, un signe de reconnaissance : « Nous avons vu Edgar… », « Edgar pense que… », « Edgar viendra… » Nous n’étions pas amis, pas proches en tout cas, mais Edgar Morin était l’ami des journaux, celui de l’Obs et de Libé au premier chef. Il venait aux conférences de Jean Daniel, avec sa chemise sans col et sa pochette de cuir autour du cou, « un vieux baba », disaient les jeunes journalistes irrévérencieux, simple et pertinent, philosophe de plain-pied, intellectuel sans dogme.
Résistance, sociologie et pensée complexe
Avec l’Obs, il avait en commun l’âge d’or de la sociologie des années 1960 et 1970, la Résistance et Mitterrand – ils furent du même réseau à partir de 1943, avec Marguerite Duras et Robert Antelme –, la guerre d’Algérie et la gauche au pouvoir, qu’il surveillait d’un œil amical et critique. Outre ses écrits théoriques, La Méthode, au premier chef, bible de la connexion des savoirs, il a deux titres de gloire : La Rumeur d’Orléans, enquête brillante et toujours d’actualité, où il décortiquait, avant la lettre, la « fake news » complotiste et farfelue selon laquelle certains commerçants juifs de la ville pratiquaient « la traite des blanches », et puis le simple mot « yéyé », inventé par lui, qui désignait la brusque flambée de la pop music francisée autour de « Johnny et Sylvie » (Hallyday et Vartan), à laquelle il donna son sens politique.
Avec Libé, c’était plutôt Mai 68 et La Brèche, essai théorique écrit à chaud dans la foulée de la révolte avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, deux anciens du trotskisme libertaire et conseilliste de la revue Socialisme et Barbarie. Quelques semaines après la fin des « événements », ils font l’éloge de cette insurrection créative et libertaire qui, entre autres héritages, donnera naissance à Libération sous la houlette de Serge July.
Une figure de la gauche libre
Morin incarnait la gauche libre. Passé du marxisme des années cinquante à l’humanisme critique, il s’est évertué à décrypter la société française armé de ses intuitions libertaires et savantes, franc-tireur du monde intellectuel et toujours militant, entre socialisme autogestionnaire et écologie. Pour lui, comme pour tout ce courant libertaire et critique, l’égalité ne se concevait pas sans la liberté.
Edgar Morin récusait le stalinisme et le fascisme et opposait au capitalisme un socialisme de marché associatif et décentralisé, avec une forte coloration écologique. Pour rédiger une tribune, participer à un colloque de l’Obs ou à un forum de Libération, il était toujours disponible, avec son look de hippie californien et sa rhétorique subtile. Il ne craignait pas la polémique et fut violemment pris à partie pour ses engagements propalestiniens auprès de Stéphane Hessel, autre résistant humaniste et littéraire.
Sa longévité – plus d’un siècle d’existence hédoniste et engagée – reflétait son amour de la vie et son inépuisable curiosité. La gauche perd un de ses penseurs les plus libres et la société française un analyste inépuisable qui débusquait avec gourmandise « les choses derrière les choses ». À lui, plus qu’à d’autres, théoricien de l’actualité et électron libre de la pensée, s’applique la phrase de Goethe : « Grise est la théorie, mon ami, et toujours l’arbre de la vie reverdira. »



