Palerme, capitale de l’antimafia de demain

par Marcelle Padovani |  publié le 05/06/2026

À Palerme, ville longtemps associée à Cosa Nostra, des magistrats du monde entier se sont récemment réunis pour s’attaquer aux nouvelles formes du crime organisé. Un constat s’impose : à l’ère des données et des réseaux mondiaux, les recettes d’hier ne suffisent plus et la mise à jour est urgente.

Lors d'une manifestation antimafia à Palerme, une femme brandit la photo légendaire représentant les juges Giovanni Falcone et Paoo Borsellino, membres du pool antimafia, assassinés à deux mois d'intervalles lors d'attentats spectaculaires commandités par le chef de la Cosa nostra. (Photo Valeria Ferraro / Anadolu via AFP)

À Palerme, le 23 mai 2026, la commémoration de l’assassinat du juge Giovanni Falcone a pris une tournure pour le moins surprenante. Pas de cérémonie officielle, de discours exalté ni de défilé démonstratif … du moins pas de la part des confrères du magistrat assassiné. Ceux-ci ont préféré se réunir au tribunal de la ville pour évaluer l’évolution mondiale du crime organisé, un phénomène complexe et multidimensionnel dont le trafic de drogue demeure aujourd’hui la manifestation la plus visible. Et pour lancer une recommandation structurante : désormais, pour combattre la subversion mafieuse à l’échelle mondiale, le célèbre « Follow the money » ne suffit plus ; il faut désormais suivre les données : « Follow the data ». Explications.

« Follow the data » : nouvelle stratégie antimafia

Les data, ce sont les données, les traces numériques, les plateformes technologiques, les compétences logistiques et les réseaux opérationnels qui se sont imposés sur tous les continents comme les nouveaux vecteurs de véritables « modèles économiques », selon l’expression du procureur antimafia italien Giovanni Melillo. Le tout au service d’un trafic de drogue toujours plus rentable. Les échanges ont notamment mis en lumière les nouvelles mafias sud-américaines : le Comando Vermelho, le Tren de Aragua ou encore la Triple Frontera. Sans oublier la mafia albanaise, serbe, ou encore néerlandaise.

Les participants ont également souligné l’ampleur des ramifications financières et économiques du trafic de drogue. Les principaux secteurs de blanchiment des capitaux ont été identifiés : le tourisme, le bâtiment ou encore le système hospitalier.

Coopération judiciaire et modèle italien

Ce week-end sicilien a également permis de mesurer les progrès de la coopération judiciaire internationale. Une loi antimafia vient d’être adoptée en Argentine ; un groupe de magistrats spécialisés dans le crime organisé a été créé au Brésil, sous la forme d’un parquet fédéral ; un autre est en cours de création au Chili. Plusieurs responsables de la mafia calabraise, la ’Ndrangheta, arrêtés ces dernières années, l’ont été non pas en Calabre mais à Rio de Janeiro. La coordination entre juges enquêteurs italiens, brésiliens, panaméens et colombiens se renforce et porte ses fruits. Les parquets communs associant Espagnols ou Néerlandais à l’Équateur, au Chili ou au Paraguay ont pris leur essor. Même dynamique entre la Serbie et l’Albanie qui ont créé cinq équipes communes d’investigation avec l’Italie. Les participants se sont également félicités de l’arrestation en France — avec laquelle la coopération est ancienne — d’un fugitif très recherché originaire des Pouilles.

De ces échanges s’est dégagée une reconnaissance manifeste du « modèle italien » comme référence en matière de lutte antimafia. Celui-ci repose notamment sur trois instruments juridiques : la loi sur l’association mafieuse, qui permet de condamner un inculpé même en l’absence de délit directement commis, du seul fait de son appartenance à une organisation criminelle ; la loi sur les « repentis », qui ouvre des possibilités d’allègement de peine ou de remise en liberté en cas de solide collaboration avec la justice ; enfin, la loi sur la confiscation des biens mafieux, indépendamment de l’existence d’un délit en cours d’instruction.

L’Italie est-elle fière de cette antimafia aujourd’hui reconnue dans le monde entier ? Sans doute, répondra-t-on : car après tout, n’est-ce pas elle qui avait inventé la mafia ?

Marcelle Padovani

Correspondante à Rome