Affaire Lyhanna : la vraie faute

par Laurent Joffrin |  publié le 07/06/2026

Pour comprendre les erreurs commises tout au long de cette tragédie qui serre le cœur, il faut aller au-delà des philippiques dont les leaders espèrent tirer un bénéfice politique.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Comme il est d’usage lors de chaque crime médiatisé, droite et extrême droite se lancent dans des surenchères automatiques. La justice est « une faillite », lance Bruno Retailleau ; Jordan Bardella est « révolté par l’inaction des pouvoirs publics » ; Éric Ciotti dénonce « l’aveuglement » et « la faiblesse » de l’État, etc. On stigmatise « la légèreté de la justice » et on accuse le gouvernement d’impéritie. La gauche se joint à la condamnation et accuse, plus justement, « la culture patriarcale » ambiante et « des années de sous-financement de la justice ». Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a reconnu des dysfonctionnements majeurs et présenté ses excuses à la famille de la fillette.

Des dysfonctionnements avérés

C’est un fait que les fautes graves ont été nombreuses dans cette affaire. Le suspect avait fait l’objet de plusieurs plaintes ou signalements ; il avait été licencié de son emploi dans un lycée pour « comportements inappropriés » sans que quiconque ne fasse jouer l’article 40 du Code de procédure pénale, qui enjoint à tout fonctionnaire de dénoncer un crime ou un délit dont il aurait connaissance ; son dossier a été transmis d’une juridiction à l’autre avec une lenteur coupable. Au vu des informations qu’elle détenait, la justice avait les moyens de le convoquer, d’enquêter sur lui ou de le placer en garde à vue.

Encore faut-il préciser les choses. Il est fort possible, en l’espèce, que le dysfonctionnement soit individuel. On peut soupçonner certains magistrats d’avoir négligé l’affaire et fait preuve d’une inertie tragique. C’est ce que le ministre de la Justice suggère fortement – sans nier la responsabilité de principe des pouvoirs publics – quand il agite la menace de sanctions. Mais il serait prématuré de conclure : l’enquête a été diligentée et seuls ses résultats dûment constatés permettront d’en avoir le cœur net. En attendant, on ne saurait désigner de bouc émissaire à la vindicte publique.

Une justice encore sous-dimensionnée

Quant au pouvoir macronien, que l’on incrimine pour ainsi dire par réflexe, il est le premier depuis longtemps – sinon depuis toujours – à avoir accru dans des proportions significatives le budget de la Justice (plus 45 % en sept ans), sous la houlette du tonitruant mais énergique ministre Éric Dupont-Moretti. Aussi bien, Gérald Darmanin avait émis plusieurs circulaires stipulant que les dossiers d’agression sexuelle sur les enfants devaient être traités en priorité par les magistrats du parquet. Sur ces deux points, le réquisitoire adressé aux responsables gouvernementaux a quelque chose de sommaire.

En fait, il ressort de l’affaire, à ce stade, deux observations certaines. Nous sortons lentement, en premier lieu, d’une ancienne tradition selon laquelle les témoignages des enfants étaient souvent sous-estimés ou écartés et où l’ampleur et la gravité des agressions sexuelles sur les mineurs étaient largement sous-estimées par la société française. Sous le prétexte de ne pas interférer dans la vie privée, notamment celle des familles, beaucoup ignoraient, dans tous les sens du terme, les indices qui trahissaient l’existence de menées suspectes de la part des prédateurs sexuels. Manque d’attention ou de formation : parents, éducateurs, médecins, témoins divers ne réagissaient guère face à des signes avant-coureurs ou à des symptômes que l’on est mieux habitué à détecter aujourd’hui. Les choses changent, fort heureusement, mais encore trop lentement.

Les moyens conférés à la justice, en second lieu, en dépit des progrès accomplis, restent encore très inférieurs à ce qu’ils sont dans la plupart des pays européens. En regard de la population du pays, le nombre de magistrats et d’auxiliaires de justice se situe en France très au-dessous de la moyenne européenne. Les tribunaux sont massivement encombrés, les procédures sont désespérément lentes, les victimes doivent souvent attendre de longues années avant de voir la justice rendue. Pour cette raison, au-delà des défaillances individuelles, le système judiciaire a toutes les peines du monde à faire face à la multiplication des plaintes en matière de délinquance sexuelle suscitée par une salutaire prise de conscience du nombre et de la gravité des faits.

Ainsi, plutôt que de se complaire dans des philippiques dont ils espèrent tirer un bénéfice politique, il revient aux responsables politiques de proposer des solutions financières et juridiques propres à renforcer l’action de la justice. N’est-ce pas le véritable rôle de la campagne présidentielle sur le point de s’ouvrir ?

Laurent Joffrin