Charles Berling dissèque les cruautés du couple

par Élizabeth Gouslan |  publié le 12/06/2026

Au théâtre de l’Atelier, Charles Berling joue et met en scène C’est si simple l’amour. Cruelle et comique à la fois, cette radiographie d’un couple bourgeois est signée du dramaturge suédois Lars Norén, disparu en 2021.

Capture d'écran du teaser de « C'est si simple l'amour » de Lars Norén mis en scène par Charles Berling (2026).

Le décor figure un salon au design scandinave épuré : sphères lumineuses, canapé et fauteuils déclinant toutes les nuances d’un blanc neigeux, meubles en teck. Y déboulent quatre quinquagénaires euphoriques débitant des banalités : deux hommes en smoking, une femme brune en jupe et body noirs, et une blonde vêtue d’une minirobe bouffante en tulle rose bonbon. Cette baby doll fanée s’appelle Hedda. Il faut zoomer sur Hedda. Elle est timide, en retrait, s’exprime avec une voix perchée de fillette enrhumée en alignant les poncifs. Mais des quatre individus qui viennent prendre un verre ici (ils videront quatre bouteilles en deux heures), elle est la seule à penser juste et vrai.

Les quatre amis sortent d’un théâtre de Stockholm où deux d’entre eux ont joué la première d’une pièce acclamée. L’action se déroule donc chez le couple de comédiens. Lui, c’est Robert : extraverti, marrant, torché, peu enclin à l’introspection (Charles Berling, parfait en clone de lui-même). Elle, c’est Alma, un cas. Jamais satisfaite, égocentrique, distillant son venin à jets continus, la très belle et très fêlée Alma (Bérangère Warluzel, fière et vacillante) traîne un mauvais karma. Au premier verre de scotch, elle torpille son mari. Le ton monte.

Le couple vocifère et surenchérit dans les insultes. Que font les deux amis, embarqués malgré eux dans une dispute homérique nocturne ? Ce que font tous les invités dans de telles circonstances. Atterrés, consternés, repliés sur leur sofa, ils attendent poliment que cesse l’orage.

Une soirée qui vire au psychodrame

Pas d’accalmie, car les deux cabots montent en gamme, ravis de tenir en otage un public aussi indulgent. Amère, aigrie, Alma est une névrosée non traitée. Persuadée qu’à son âge elle ne décrochera plus jamais de grands rôles, elle déclare être sa propre « seule amie », puisque dans son milieu il ne faut faire confiance à personne. Dans ses gènes se superposent la souffrance et l’ironie. « Mon mari me rend très heureuse, dit-elle, il m’aide à espérer. » « À espérer quoi ? » demande Hedda. « À espérer une vie sans lui », réplique Alma, sardonique.

À ce jeu de massacres, dans ce huis clos oppressant, les masques tombent les uns après les autres. De Jonas (Alain Fromager, excellent), le copain psychologue, on apprendra bientôt qu’il est fou amoureux d’Alma. Et de sa petite voix sucrée de fausse idiote, Hedda, actrice à la dérive (Caroline Proust, hilarante et tendre), dévoilera que son mari est un bon psy au travail mais qu’à la maison : « Il est juste radin et froid. Il a son monde, j’ai le mien et ils sont absolument sans lien. »

On s’alcoolise, on s’injurie, on brise la vaisselle : la soirée entre amis vire au psychodrame. En assistant à cette crise de nerfs conjugale puissance quatre orchestrée par le dramaturge suédois Lars Norén, grand expert des secrets de famille, on songe moins à Ingmar Bergman qu’à Henrik Ibsen, qui avait l’art de casser, mur après mur, une maison de poupées aux façades en trompe-l’œil. L’amour au long cours ? Pas si simple.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure