Présidentielle : l’assaut contre l’Europe
À lire les études d’opinion, la présidentielle aurait déjà trouvé son casting définitif. Reste à savoir si elle se jouera vraiment selon les lignes qu’elles dessinent aujourd’hui. Le retour de la question européenne au premier plan pourrait singulièrement compliquer la donne.
Le réel déborde toujours des cases. Les sondages fondés sur une lecture traditionnelle, purement nationale, du clivage droite-gauche brouillent plus qu’ils n’éclairent la perception des lignes de force de la situation politique. Comme si l’Europe ne s’était pas déjà installée dans le paysage et dans les esprits, en France comme dans les autres grands États membres du continent.
Paradoxe tricolore ? Non, car on le retrouve à Londres comme à Berlin. D’un côté, les questions que l’on soumettrait au suffrage des citoyens ; de l’autre, les sujets réservés aux experts parce que jugés trop complexes. Une distinction aussi irréaliste que paralysante. L’initiative de Mario Draghi et Patrick Colisson, entre groupe d’influence et service de facilitateurs, pourrait-elle être classée sans suite ? Le coup de pression sur le budget européen 2028-2034 de six États membres contributeurs nets, emmenés par Berlin et Copenhague, serait-il sans effet ? L’unification du marché des capitaux d’ici à la fin de l’année, portée par le président du Conseil économique et financier, Kyriakos Pierrakakis, serait-elle une simple formalité ?
À gauche, on remarquera que le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, et la cheffe du gouvernement danois, Mette Frederiksen, ne sont pas exactement au diapason. Sans même parler de l’action du président de gauche du Conseil, le Portugais António Costa. On pourrait aisément allonger la liste pour mettre en lumière le décalage croissant entre l’humeur sondagière et les faits, le réel. Une question démocratique de toute première importance.
Le souverainisme populiste, mirage suranné
Le match installé par nombre d’éditorialistes imprudents entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, par définition provisoire à huit mois du scrutin, repose sur la permanence de deux chefs peu contestés dans leurs rangs et candidats indéboulonnables. Une fois l’hypothèque judiciaire provisoirement levée pour l’une, chacun savait que Le Pen se porterait à nouveau candidate. Mélenchon, au-delà de son bon mot adressé à ses partisans — « faites mieux » —, trouve toujours de nouvelles justifications à son impossible remplacement pour accomplir le destin qui lui serait promis. Du moins feint-il de le croire. Le procédé est usé comme le vieux monde, même si obligés et courtisans en redemandent.
Si tout a été dit ou écrit pour démontrer la dangerosité antidémocratique des discours populistes, le socle de leurs partisans est encore suffisamment puissant pour leur permettre presque tout. Les frasques judiciaires, les fréquentations douteuses, les relents antisémites, les abjections racistes, le rapport à la violence, la fascination pour les autocrates, la relativisation des crimes de Vladimir Poutine, quand ce n’est pas la collaboration : rien ou presque n’affaiblit ces chefs de meute, enracinés par plusieurs décennies de vie politique à la tête de formations qui leur sont totalement dédiées. Cette fascination de nombreux électeurs et commentateurs pour la rupture effraie tout autant qu’elle attire, dans un moment poujadiste auquel la France est régulièrement confrontée lorsqu’une transition est à l’œuvre. Mais, désormais, l’essentiel est sans doute ailleurs.
Longtemps, la formation héritée du Front national a porté un discours europhobe revendiqué, de mèche avec les autres formations nationalistes. De Nigel Farage au Royaume-Uni à Viktor Orbán en Hongrie, en passant par l’AfD allemande, tous concentraient leurs attaques sur le « mondialisme » de l’Union européenne, accusée de défaire l’identité des nations et de favoriser le métissage culturel et humain qu’ils abhorrent. Ils n’ont eu de cesse d’annoncer les flammes de l’enfer aux nations de l’UE et aux peuples qui avaient décidé de tourner la page des guerres pour construire une maison commune.
Aujourd’hui, l’héritière a abandonné la sortie de l’euro et se tient à l’écart du dernier « slogan » mélenchoniste : « la dette au feu ». Elle poursuivrait pourtant le dépeçage de l’Union par d’autres moyens : la préférence nationale, incompatible avec la Constitution comme avec les traités européens ; la baisse de la contribution française au budget de l’UE ; la liquidation des « normes » environnementales ; le refus de la défense commune au profit de Poutine. Autant d’incompatibilités avec l’Union. Rien ne tient dans cet inventaire, qui n’a pas d’autre fonction que d’exciter la piétaille national-populiste d’extrême droite.
Complices contre l’ennemi commun, l’UE
Mélenchon prend le relais pour endosser le rôle d’un Beppe Grillo, généralissime cinq étoiles. La dette ? Bon sang, il n’y a qu’à la mettre au feu puisque son service — les intérêts — engraisse les hordes capitalistes supranationales. Enfumage volontaire : pour créer la confusion avec une mutualisation souhaitable et nécessaire, le leader populiste désigne à la vindicte populaire la Banque centrale européenne. Passant par pertes et profits le rôle stabilisateur de la BCE, il esquive le débat sur la dette française, qui mine les services publics, grève les salaires et ajourne encore la réforme de l’État. Bouc émissaire commode, l’Europe lui sert à justifier un programme non financé et purement fictif. Sans compter un positionnement international à l’opposé, point par point, de celui des progressistes et de Bruxelles.
Cette connivence souverainiste entre Le Pen et Mélenchon n’est pas nouvelle. Elle crevait l’écran lors du débat organisé par le Medef, où les deux chefs d’escouade se sont retrouvés au coude-à-coude face à des Européens plus ou moins contrariés. Mais des accents germanophobes de Mélenchon au référendum constitutionnel, en passant par ce qu’il considérait autrefois comme le drame de la mise en place de l’euro — il faut se pincer —, jusqu’aux moyens nationaux pour lutter contre les incendies — les feux s’arrêtent à la frontière, c’est bien connu —, l’un et l’autre se retrouvent pour attaquer l’affirmation européenne, ses réalisations et sa place dans le monde face aux dictatures et aux autocraties.
Remettre le monde à l’endroit
L’élection présidentielle sera traversée par le traditionnel clivage droite-gauche, selon l’importance que l’on accorde à la justice sociale, à une protection sociale universelle, à la régulation fiscale ou au partage des richesses. Mais le clivage entre souverainistes et progressistes dresse un mur infranchissable, séparant les tenants du repli national de ceux qui savent combien l’Union est devenue indispensable, pour ses citoyens comme pour peser dans les affaires du monde.
À ce jeu de roulette russe, le duo souverainiste fait la démonstration de sa complémentarité pour défaire l’édifice commun. Que ceux qui trouvent des circonstances atténuantes à ces deux dangers publics ouvrent les yeux. Mélenchon ou Le Pen, dans les deux cas, ce serait une bombe à fragmentation, génératrice d’un séparatisme mortifère qu’il faut enrayer. Il en est encore temps.



