Poutine : l’escalade contre l’Europe
Bloqué sur le terrain, soumis aux répliques aériennes des drones ukrainiens, le régime russe a décidé d’élargir le conflit en s’attaquant directement aux soutiens de Kiev : les Européens.
« Les informations des services de renseignement démontrent une responsabilité russe dans la tentative d’attentat à l’aéroport de Leipzig ». Quatre semaines après la découverte d’un drone chargé d’explosifs près d’un avion ukrainien à Leipzig, le ministre allemand de l’Intérieur jette un pavé dans la mare. « Une nouvelle erreur grossière, elle va clairement à l’encontre des intérêts du peuple allemand », a grommelé Poutine pour seule réponse à l’accusation allemande.
Leipzig relance la guerre froide
En ce premier jour de septembre, l’Europe entre dans une réédition inédite de la guerre froide. L’affaire de Leipzig surgit en effet comme « une scène de crime » annonçant ce retour inquiétant de l’époque où l’Union soviétique tenait encore debout. Depuis lors, l’escalade continue avec la fermeture des consulats, quatre en Allemagne, trois en Russie, pour commencer.
Les services allemands viennent de boucler l’enquête la plus délicate depuis la chute du mur de Berlin. L’accusation formulée contre Moscou a été calculée au millimètre, après concertation entre alliés européens. En témoignent les messages de soutien venus de toute l’UE, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen annonçant un nouveau train de sanctions contre la Russie, aussitôt soutenu par Macron.
L’attentat manqué de Leipzig est d’une extrême gravité parce qu’il visait un hub important pour acheminer du fret en direction de Kiev. L’enquête a dévoilé que le matériel préparé était de l’explosif militaire, l’opération ayant bénéficié d’un soutien logistique de haut niveau. À la veille de cette affaire, la presse allemande révélait aussi qu’une tentative d’assassinat du patron d’une usine d’armement allemande avait été déjouée de justesse.
Leipzig fait suite à plus d’un an de surveillance opérée par des drones un peu partout en Europe et à plusieurs dizaines de cyberattaques. Mais le choix de l’Allemagne ne doit rien au hasard. En Europe, la communauté du renseignement estime que Berlin est de facto le soutien principal à la résistance ukrainienne. Depuis l’arrivée au pouvoir du chancelier Friedrich Merz, la politique de Berlin marque une rupture avec celle de son prédécesseur Olaf Scholz, fondée sur une vieille relation d’amitié bien comprise avec Moscou, contrats gaziers obligent. Voilà ce qui explique pourquoi le Kremlin a pris le risque d’intensifier sa guerre hybride contre l’Europe en commençant par l’Allemagne.
Les élections européennes sous pression
Le moment choisi par Poutine est, lui aussi, très particulier. L’Europe va connaître une série d’élections décisives.
La première a lieu ce dimanche dans le Land de Saxe-Anhalt. Hier faisant partie de l’ex-RDA, cette région est aujourd’hui en déshérence. Le favori des sondages est Ulrich Siegmund, le patron régional de l’AfD. Le magazine Spiegel présente ce dernier comme l’homme « le plus dangereux d’Allemagne ». La formule a fait mouche, le parti populiste allemand ménageant depuis toujours le régime de Poutine. Il se peut qu’Ulrich Siegmund devienne le premier membre de l’AfD à diriger une région. De quoi faire trembler la coalition au pouvoir dirigée par Friedrich Merz.
D’autres échéances électorales vont suivre. Les législatives suédoises du 13 septembre, puis celles de la Lettonie le 3 octobre. Enfin, l’élection présidentielle française d’avril 2027. Ici, les ingérences numériques ont déjà commencé : Édouard Philippe, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann apparaissent sur les réseaux dans de faux reportages où on leur attribue des affaires de corruption, voire des problèmes de santé.
Aujourd’hui, tous les pays européens qui soutiennent activement la résistance de l’Ukraine subissent des attaques. Mais la parade contre les drones d’observation reste imparfaite, les filets de sécurité contre les attaques numériques ne sont pas suffisamment efficaces. Cette constatation a été faite à Stockholm en août lors d’une conférence réunissant les ministres de la Défense et plusieurs patrons du renseignement de l’UE. Passer à l’étape suivante n’implique pas forcément de nouvelles sanctions. L’urgence est de contribuer à sécuriser le ciel de l’Ukraine.
La guerre d’usure s’intensifie en Ukraine
L’escalade diplomatique en cours est en effet liée à l’évolution de la situation sur le terrain. Depuis l’été, la guerre a changé de nature. La multiplication des attaques de drones à longue portée dans la profondeur des deux territoires a bouleversé les combats. D’une part, la bataille du ciel est devenue le front principal, d’autre part, elle met à rude épreuve les populations civiles dans les deux camps.
Ces combats font apparaître que les défenses antiaériennes de Kiev sont insuffisantes pour intercepter la totalité des missiles russes à longue portée : l’état-major ukrainien manque cruellement d’intercepteurs de type « Patriot ». Il en manque, reconnaît la Maison-Blanche, parce que la guerre contre l’Iran a provoqué une baisse drastique des stocks réservés en priorité à l’armée américaine. Selon certaines sources, Washington ne disposerait plus que de 2 800 de ces missiles pour assurer une couverture sécurisée de son propre espace stratégique.
Dans ce contexte, le Kremlin accélère la guerre d’usure. Dans le même temps, il conduit un conflit de haute intensité en direction de la population pour briser son moral en lui rendant la vie impossible. Les bombardements russes visent les centres commerciaux et la distribution alimentaire. À ce jour, on estime à 400 000 m² les surfaces de magasins détruites par les attaques russes. Dans les campagnes, on note aussi des destructions de silos à blé pour ralentir les livraisons aux boulangeries. Déjà, les navires céréaliers ukrainiens ne peuvent plus sortir en mer Noire en raison des attaques russes.
Avec l’intensification du conflit en Ukraine et le développement de la guerre hybride sur le continent, les Européens doivent se rendre à l’évidence : l’offensive du Kremlin n’en est qu’à ses débuts. Le Danemark vient de lancer une alerte sur une campagne de sabotage visant ses industries de défense. Poutine ne s’arrêtera que lorsqu’il parviendra à vassaliser l’Ukraine. L’objectif pour les Européens ? Se préparer aux prochaines escalades et tenir dans la durée.



