Elle a ressuscité le Studio Raspail

par Bernard Attali |  publié le 04/09/2026

Florence Méaux s’est lancée avec audace dans une folle entreprise naguère commencée par Helena Rubinstein. Derrière une adresse assoupie, elle a décelé ce que d’autres n’avaient pas vu : non pas un vestige à conserver, mais un théâtre à faire revivre.

Le Studio Raspail, architecture art déco, a été une salle de théâtre et de cinéma. (Photo Bernard Attali)

Paris possède un étrange talent : celui de cacher ses trésors. On passe devant eux pendant des années sans les voir. Une façade, une porte, une enseigne effacée. Puis un jour, quelqu’un pousse la porte, regarde derrière les murs, écoute ce qu’ils ont encore à raconter et décide que l’histoire n’est pas terminée.

Le Studio Raspail, héritage des années folles

C’est ce qui vient de se produire au 216 boulevard Raspail. Le Studio Raspail renaît. Et cette renaissance est plus qu’une heureuse nouvelle pour le théâtre parisien. C’est la résurrection d’un lieu de ce Paris où les arts, les idées, l’élégance et l’audace savaient encore habiter la même adresse.

Tout avait commencé dans les années folles. À cette époque, Montparnasse est plus qu’un quartier. On y parle toutes les langues. Des peintres sans argent côtoient des écrivains déjà célèbres, les Américains traversent l’Atlantique pour venir y chercher la liberté qu’ils ne trouvent pas toujours chez eux. On peut croiser, autour des cafés du boulevard du Montparnasse, les silhouettes de Picasso, Chagall, Foujita, Miró, Cocteau, Aragon, Hemingway ou Fitzgerald.

C’est dans ce monde qu’arrive Helena Rubinstein. C’est déjà une femme extraordinaire : née à Cracovie, devenue l’une des grandes entrepreneures de son époque, collectionneuse passionnée, indépendante à une époque où l’indépendance féminine était encore une conquête. Avec son époux, ils aiment les artistes, les écrivains, le théâtre et cette liberté parisienne qui attire alors une bonne partie de l’avant-garde internationale.

En 1927, le couple acquiert un terrain au 216 boulevard Raspail. Quelques années plus tard s’élève un immeuble étonnant, conçu par l’architecte Bruno Elkouken : lignes géométriques, grandes verrières, ateliers d’artistes, appartements et, au rez-de-chaussée, une salle destinée au spectacle. Helena Rubinstein s’installe elle-même au sommet de l’immeuble.

Tout un symbole : les artistes dans les étages, le spectacle au rez-de-chaussée et, au-dessus, celle qui avait imaginé cette étrange maison des arts. La salle ouvre au public dans les années 1930. Sous le nom de « Raspail 216 », puis de Studio Raspail, elle devient notamment un cinéma d’avant-garde et participe à l’aventure des salles d’art et d’essai parisiennes.

Puis vient le temps de l’effacement. En 1982, le cinéma ferme au public. La Poste rachète la salle. Celle-ci continue à vivre, notamment à travers des activités associatives, mais disparaît progressivement de la scène culturelle. Sa valeur patrimoniale, elle, n’avait pas disparu. En 1986, la salle, avec les façades et les toitures de l’immeuble, est inscrite au titre des monuments historiques.

Florence Méaux fait renaître le théâtre

Il fallait pourtant davantage qu’une protection administrative pour lui rendre une âme. Il fallait quelqu’un qui tombe amoureux du lieu. Florence Méaux releva le défi. Haut fonctionnaire passionnée depuis longtemps par le spectacle vivant, Florence découvre derrière cette adresse assoupie quelque chose que d’autres n’avaient pas vu : non pas un vestige à conserver, mais un théâtre à faire revivre.

Elle décide de se lancer dans l’aventure. Et c’est toute une aventure, en effet. Ressusciter une salle historique à Paris, respecter les contraintes d’un monument protégé, entreprendre des travaux considérables, réunir architectes, artisans, financements et énergies, tout cela pour défendre une conviction aussi fragile et aussi essentielle que le spectacle vivant, suppose une certaine dose d’inconscience.

Il faut applaudir. Car les villes ne vivent pas seulement grâce aux décisions publiques ou aux grandes institutions. Elles vivent aussi grâce à quelques individus qui, un jour, décident qu’un lieu ne doit pas mourir. La rénovation qu’elle engage a voulu respecter l’esprit du lieu, ses volumes et son architecture, tout en permettant à la salle d’accueillir à nouveau le public et les artistes. Et au printemps 2026, après plus de quarante ans d’absence dans la vie culturelle parisienne, les portes du Studio se sont de nouveau ouvertes.

Une nouvelle scène pour Paris

Une salle née du Paris des années folles renaît dans le Paris du XXIe siècle. Et, curieusement, elle y paraît presque plus nécessaire qu’autrefois. Car notre époque dispose de tout ce dont Helena Rubinstein et ses amis n’auraient même pas osé rêver. Des milliers de films sont accessibles en quelques secondes. Toute la musique du monde tient dans un téléphone. Les livres, les images, les conférences et bientôt peut-être une part de la création elle-même nous parviennent par les écrans.

Et pourtant, quelque chose nous manque. La présence. Cette chose extraordinairement simple qui consiste à placer deux cents personnes dans une salle et un artiste devant elles. Aucun algorithme entre eux. Cette renaissance dit quelque chose de Paris. Une capitale culturelle ne peut pas vivre seulement de ses grandes institutions. Bien sûr, il lui faut le Louvre, l’Opéra, la Comédie-Française et ses grandes scènes. Mais il lui faut aussi ces lieux plus petits où l’on peut tenter ce que les grandes maisons ne peuvent pas toujours tenter.

Programmer un inconnu, faire entendre un texte difficile, mélanger le théâtre, la musique, la littérature et le débat. C’est peut-être là que réside la plus belle promesse du nouveau Studio Raspail : redevenir un lieu de curiosité. Paris est aujourd’hui l’une des villes les plus visitées et photographiées du monde. Mais son succès même lui fait parfois courir un danger : devenir un musée.

Or une ville n’est véritablement belle que lorsqu’elle continue à inventer ce qu’elle sera demain. Restaurer le Studio Raspail ne signifie donc pas revenir aux années folles. Picasso ne reviendra pas boulevard Raspail. Hemingway ne poussera plus la porte d’un café de Montparnasse et Helena Rubinstein ne redescendra pas de son appartement. Mais, un soir, lorsque le spectacle sera terminé, les spectateurs remonteront vers le boulevard Raspail. Ils retrouveront Montparnasse, les cafés, les lumières de Paris.

La plupart ne penseront probablement ni à 1927, ni à Helena Rubinstein, ni aux 278 fauteuils du premier cinéma. Mais peut-être éprouveront-ils cette sensation très mystérieuse que donnent certains lieux : bien que dépositaires d’une longue histoire, leur lumière ne s’est jamais éteinte.

Bernard Attali

Editorialiste