Allemagne : premier cyclone nationaliste depuis 1945
C’est un coup de tonnerre sans précédent sur l’Allemagne depuis 1945. La victoire d’une formation d’extrême droite, l’AfD, est un revers majeur pour la coalition du chancelier Merz. Elle annonce des jours difficiles pour l’Union européenne et son soutien à l’Ukraine.
Le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) n’a pas fait mentir les sondages qui le donnaient en tête pour ces élections dans le Land de Saxe-Anhalt. Avec près de 45 % des voix sur 1,7 million d’électeurs, il coiffe les partis traditionnels représentés au Bundestag à l’issue d’un scrutin marqué par une participation record (entre 75 % et 80 %).
L’AfD en tête en Saxe-Anhalt
On ne sait pas encore si l’AfD sera en mesure de prendre la direction d’un des seize Länder allemands. À ce stade, la formation populiste n’atteint pas la majorité absolue requise de 42 sièges pour gérer cette région de l’ex-RDA communiste. Pour y parvenir, il lui faudrait soit débaucher trois élus conservateurs, soit obtenir l’apport du parti BSW, une petite formation pro-russe créée à la suite d’une scission du parti d’extrême-gauche Die Linke. Le BSW est le seul parti qui refuse le cordon sanitaire contre l’AfD mais entre pro-russes un accord ne devrait pas être trop difficile à trouver..
Plus difficile à imaginer, l’autre hypothèse serait la création d’une coalition minoritaire regroupant les conservateurs de la CDU, les sociaux-démocrates du SPD et les Verts. Si elle voyait le jour, cette formule s’appuierait sur un nécessaire consensus avec la gauche radicale de Die Linke pour lui permettre de gérer cette région. On en est loin.
Le vote de dimanche est une cinglante défaite pour les conservateurs de la CDU, qui perdent la moitié de leurs suffrages par rapport au scrutin précédent. Il s’agit en fait d’un transfert de voix qui a largement profité à l’AfD. L’avertissement est sans appel pour le chancelier Merz, déjà en perte de vitesse depuis plusieurs mois en raison d’une léthargie persistante de l’économie allemande.
« C’est la démocratie » : avec ces mots, le ministre-président CDU sortant du Land de Saxe-Anhalt a reconnu la défaite de son parti, tout en ajoutant qu’il va falloir composer avec un tel résultat. Sans doute s’agissait-il d’un message direct adressé au chancelier. Un plafond de verre vient, en effet, d’exploser dans le ciel de la vie politique allemande.
Ulrich Siegmund, visage de la victoire
Ce succès de l’AfD en Saxe-Anhalt porte un nom et un visage : Ulrich Siegmund. La mine radieuse, le représentant de l’AfD est apparu au cœur de la nuit à Magdebourg : « Nous avons écrit l’histoire. Nous avons besoin d’un changement politique fondamental dans ce pays. » La cheffe du parti, Alice Weidel, celle qui a déjà reçu maintes fois des messages de soutien de la part de JD Vance et Elon Musk, était à ses côtés.
Une barbe courte très soignée, la mèche en arrière, l’artisan de la victoire est un homme de 35 ans devenu communicant après des études de psychologie des affaires. Il a le contact facile, utilise des mots simples, tout le monde le trouve sympa. Pendant des mois, il a couru les marchés de sa région. À chaque rencontre, il commençait par ces mots : « Que puis-je faire pour toi ? » Les jeunes et les seniors ne manquaient pas l’occasion de lui serrer la main, il sourit lorsqu’on l’appelle familièrement « Ully ».
Ulrich Siegmund est un homme pressé, méthodique aussi, qui soigne sa réputation avec ses 675 000 followers. Il a concentré sa campagne sur trois axes. L’économie au premier chef. Dans cette région désindustrialisée de l’ancienne RDA, le sujet était incontournable. Il suffisait d’orienter le débat pour retomber sur le coût de l’énergie et, tout de suite, on basculait sur le gaz russe qui n’est plus distribué en raison des sanctions contre la Russie et qui, bien sûr, est la cause de nombreuses faillites industrielles.
Né trois mois après la chute du mur de Berlin, Ulrich Siegmund fait partie depuis 2016 du groupe parlementaire de l’AfD de Saxe-Anhalt. Mais l’étoile montante du parti populiste a aussi une vie plus discrète. En novembre 2023, on le voit apparaître dans une réunion secrète à Potsdam, plus tard dévoilée par la presse : il est au milieu de représentants de la mouvance identitaire néonazie, on y parle d’un plan de « remigration » pour expulser les étrangers émigrés.
Depuis 2015, le parti d’extrême droite est focalisé sur la dénonciation de l’immigration. Cette année-là, Angela Merkel avait accueilli un million de réfugiés syriens. Un événement qui sera transformé en rampe de lancement pour l’AfD. Dans sa campagne en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund est revenu maintes fois sur cet épisode en prenant soin d’y ajouter la présence de milliers de réfugiés ukrainiens. Son programme est simple : plus d’aide pour les migrants, retour de tout le monde dans son pays d’origine. Et, en attendant, création de classes spéciales dans les écoles pour séparer les petits Ukrainiens et les Syriens d’avec les autres.
L’Ukraine au cœur des enjeux européens
De passage sur les marchés, Ulrich Siegmund a profité de la nostalgie pour l’époque de la RDA pour demander la fin de l’aide à l’Ukraine de Zelensky. Là-bas, la mémoire de l’URSS est encore présente, on ne considère pas les Russes comme des ennemis.
Poutine, qui dirige une guerre hybride sans précédent contre l’Europe, va engranger cette victoire des populistes allemands comme un succès personnel. Moins d’un mois après l’attentat manqué sur l’aéroport de Leipzig, il voit ses partisans gagner du terrain au cœur du pays qui apporte le soutien le plus important à Kiev.
Le maître du Kremlin a reçu la visite des deux émissaires de Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner, sans donner l’impression de vouloir avancer vers une solution. Le temps travaille pour lui. Il attend d’autres succès de ses partisans au cours des prochaines élections en Allemagne et bientôt avec la présidentielle française. Le RN étant lui aussi favorable à la suspension de l’aide à Zelensky.
Pour les classes politiques de la vieille Europe, l’enjeu de ce qui vient de se passer dans l’est de l’Allemagne est clair : il faut tout faire désormais pour contrer le retour tragique de l’Histoire.



