Allemagne : l’AfD fait trembler l’Europe
La poussée était annoncée, pas la déferlante. En Saxe-Anhalt, le succès de l’AfD dépasse largement les frontières de ce petit Land. On y retrouve les tensions qui travaillent l’Europe : extrême droite forte, influence russe, et défiance envers les pouvoirs en place.
La Saxe-Anhalt, submergée par le vote brun – 43,8 % des suffrages et une participation de 78 % -, n’est représentative ni de l’Allemagne ni de l’Europe. Elle envoie pourtant un angoissant signal à tous les démocrates du continent.
Avec ses 1,7 million d’électeurs, elle constitue un confetti, fût-il particulièrement dangereux, au regard des quelque 257 autres entités régionales européennes. C’est le plus petit des 16 Länder allemands, et le plus pauvre aussi, avec le taux de chômage le plus élevé du pays – 8 %. Un territoire de misère qui a subi une saignée démographique sans équivalent, avec la perte de plus de 700 000 habitants et, de ce fait, une population plus âgée qu’ailleurs : 48 ans en moyenne.
Sans compter la part d’immigrés de l’intérieur, rapatriés à l’époque de Russie et du Kazakhstan, hostiles dans leur majorité à Kyiv. Sans compter les terribles attentats : sur un marché de Noël à Magdebourg en 2024, après celui de Halle contre une synagogue le jour de Yom Kippour en 2019. Sans compter la quasi-absence de sentiment religieux chez 85 % des habitants, à supposer que celui-ci puisse constituer une digue. Sans compter enfin une inclination russophile héritée tout autant de la pratique de la langue que d’une vision fantasmée de la RDA, quand « il n’y avait pas de chômage » ni de pauvreté pour un large secteur de l’emploi fonctionnarisé au service du régime.
Elle présent aussi une cible culturelle de premier choix avec Dessau l’Européenne, universaliste, refuge du Bauhaus victime de la purification culturelle des nazis. Cela fait beaucoup de particularités, trop sans doute, sur lesquelles l’AfD et Siegmund ont surfé, par réseaux sociaux interposés, dans une logique de provocation morbide, payante dans ce contexte. Ça n’excuse rien, bien sûr. Ça ne s’explique pas davantage par le fait que les deux derniers occupants de la lessiveuse – siège de la Chancellerie à Berlin -, Scholz et Merz, flottent, à la différence de leurs prédécesseurs, dans le costume de chancelier fédéral.
Le chœur des complices de Poutine
Sitôt connue la nouvelle de la catastrophe, les complices de Poutine se sont démultipliés pour expliquer que Berlin et Bruxelles en étaient la cause. Silence gêné du côté du RN, craignant sans doute de gâcher la fête par quelques débordements non maîtrisés. Le Pen s’est tue, mais Bardella s’est contorsionné pour dire qu’avec l’AfD, il y avait eu des « désaccords », mais qu’en matière d’immigration… Pour rappel, cette formation et son homologue autrichienne, le FPÖ, ont envisagé secrètement une « remigration » qui n’est pas loin de confiner à la purification ethnique.
Les populistes de l’autre rive, par la plume de Mélenchon, s’inquiètent de voir Berlin reconstruire la plus importante armée conventionnelle d’Europe, projet jugé « inacceptable pour la France ». Voilà bien le danger pour LFI : Berlin et non Moscou, relayée par Washington contre Kyiv. Lavrov et Poutine ne pouvaient espérer soutien plus explicite, même si leurs soutiens y mettent les formes. Le parti russe veut tout simplement couper les vivres à Kyiv. C’est le point nodal, par-delà les fioritures de circonstance, et Mélenchon et Le Pen sont raccords à ce sujet.
Aux poids lourds des deux camps nationaux-populistes se sont joints dans la foulée les poids légers. Roussel comme Zemmour jugent que c’est « le bilan d’un demi-siècle d’histoire communautaire et de ses traités » qui explique l’événement. Et pour faire bonne mesure, des éditorialistes de droite extrême, des rédactions de Valeurs actuelles au Figaro Magazine en passant par la Bollosphère, ont expliqué benoîtement que « nous n’étions pas prêts » à faire face à Poutine, autrement dit qu’il fallait, sans le dire, reculer, céder, pactiser et collaborer.
L’Europe par la force et par le droit
Pour autant, tout ce petit monde de la galaxie russe ne sait pas à qui il parle. Le paysage a en effet changé. L’Europe n’est pas, n’est plus, une victime inerte des appétits des ogres des empires vieillissants. La Russie de Poutine est exsangue, au point que le tsar peut craindre que les Russes ne le pendent haut et court. L’empire MAGA est impuissant au Proche et au Moyen-Orient face à l’Iran des mollahs, comme sur le plan intérieur face à la Réserve fédérale ou à la Cour suprême. Même les obligés finissent par se rebiffer au travers de décisions heurtées, souvent contradictoires, mais qui témoignent des paramètres du monde réel.
La volonté de Trump de mettre fin à la guerre en Europe aux conditions du Kremlin est un leurre, aujourd’hui comme hier. Et l’empire du Milieu, tout en poursuivant ses chimères, ne souhaite pas trop s’exposer. Reste donc l’UE et ses partenaires démocratiques : ceux de l’Espace économique européen (EEE), ceux avec lesquels elle est liée par des accords bilatéraux et ceux d’autres continents, du Canada au Mexique jusqu’à l’Asie-Pacifique.
Cette coalition de fait n’est démunie ni sur le plan économique, ni sur les plans militaire et diplomatique, où elle s’est considérablement renforcée et, pour partie, libérée de la tutelle américaine. Mais la mise en ordre de marche des démocraties est toujours plus lente et complexe que celle des dictatures. Ainsi, l’attentat de l’aéroport de Leipzig au moyen d’un drone armé d’origine russe la contraint à riposter de manière graduée. Elle s’y apprête, après consultations, avec un nouveau paquet de lourdes sanctions contre le fauteur de guerre, qui attaque désormais au centre et non à la périphérie, jugeant un peu vite que le maillon faible est là.
Objectif : préparer la libération
Il y aura par ailleurs d’inévitables conséquences internes. La digue contre l’extrême droite au Parlement européen sera probablement renforcée, au grand dam d’un Manfred Weber ou d’un François-Xavier Bellamy, enclins à organiser une porosité, au moins de circonstance, avec les extrêmes droites partageant leurs obsessions coupables. Le sujet de l’immigration, subie ou choisie, organisée ou abandonnée, reviendra sur le tapis de manière sans doute plus raisonnable et équilibrée.
Mais c’est la manière dont sera soldée la guerre d’agression de Poutine en Ukraine qui décidera de l’avenir, car il s’agit de la clé de voûte de l’évolution des rapports de force planétaires. L’Europe, en se dotant d’une défense globale en voie d’intégration, comme toutes ses autres institutions, dispose des moyens d’infléchir le cours des événements jusqu’à la victoire du droit, tout en poursuivant les processus d’intégration, au premier rang desquels celui de l’Ukraine. Quitte à y mettre le prix, quitte à forcer l’allure. Les six milliards et demi de soutien supplémentaire accordés à Kyiv la semaine dernière ne sont qu’un acompte avant la mobilisation des avoirs russes gelés.
Avancer sans trembler ni renoncer.



