Rita, l’héroïne anti-mafia : drôle de suicide
Rita Atria avait rompu avec sa famille mafieuse pour parler à la justice. Sa mort, en pleine guerre de Cosa Nostra contre l’État, fut classée comme un suicide. Trente-quatre ans plus tard, deux auteures rouvrent le dossier et éclairent ses nombreuses zones d’ombre.
Une jeune fille de 17 ans appelée Rita Atria se suicide juste une semaine après l’assassinat, le 19 juillet 1992, d’un grand patron de l’antimafia, le procureur Paolo Borsellino : ce n’est pas banal, même en Sicile. Cette jeune fille, en plus, n’est pas n’importe qui : tout en ayant vécu dans un univers mafieux sicilien classique, elle avait paradoxalement réussi à devenir une sorte de « fille adoptive » du magistrat assassiné.
Mais commençons par le commencement. Nous sommes à Partanna, 9 800 habitants, à une heure de Palerme. Dans les années 1990, on y pratique allègrement le racket, le trafic de drogue, les intimidations et les assassinats. Dans la famille de Rita Atria aussi : son père, un chef mafieux connu, est éliminé en 1985, quand elle a 11 ans, et son frère en 1991, quand elle en a 16, pour des conflits internes à l’organisation.
Trois visages de la mafia
Elle, qui n’a pas eu le temps ou l’envie d’adhérer aux valeurs et aux rites du monde mafieux, se révèle capable de répondre de façon probante aux questions du magistrat Borsellino, qui l’écoute puis l’envoie à Rome en tant que témoin de justice, sous la protection de la police nationale. Elle venait en fait de rejoindre l’un des trois grands modèles du rapport des Siciliennes à la mafia. Un : les « donne di mafia », les « femmes de mafia », qui incarnent pleinement les valeurs criminelles. Deux : les « donne contro la mafia », ou « militantes anti mafieuses ». Trois : les témoins, qui savent, analysent, s’informent et collaborent avec la justice en s’identifiant pleinement à l’État. Comme Rita.
Mais lorsque, le 19 juillet 1992, Cosa Nostra décide d’éliminer Paolo Borsellino en personne et les cinq membres de son escorte, Rita s’effondre. Elle rédige un adieu (« Borsellino, tu es mort pour ce en quoi tu croyais, mais moi, sans toi, je suis morte »), puis se jette du septième étage de son domicile secret romain.
La septième victime
Son suicide fait d’elle « La septième victime de la Via d’Amelio » (1), comme l’affirme le titre de la biographie qui vient d’être publiée en Italie. Car, à la lumière de leurs enquêtes, interviews et recherches d’archives, les deux auteures, Giovanna Cucé et Nadia Furnari, estiment que d’autres hypothèses, moins commodes, devraient être examinées, tant les « trous » sont nombreux dans la documentation relative au suicide.
Manquent en effet les examens biologiques, ainsi que des recherches sur les contacts que Rita Atria aurait tenté en vain d’établir, le 26 juillet, avec le Haut-Commissariat pour la lutte contre la mafia. S’y ajoutent les difficultés réelles d’accès, depuis son appartement du septième étage, à la fenêtre d’où elle serait tombée, curieusement restée à moitié fermée après sa chute ; l’absence d’empreintes, comme si tout avait été nettoyé ; une montre masculine non identifiée sur le réfrigérateur, etc.
Tout se passe comme dans un film où l’on aurait décidé que l’hypothèse la plus simple et la plus convaincante pour le spectateur était celle du suicide. Sans l’ombre d’un rapport avec Cosa Nostra, « per favore » !
(1) Rita Atria, La settima vittima di Via d’Amelio, Giovanna Cucé et Nadia Furnari, Edizioni Mesogea.



