Krasucki : le vrai visage d’un communiste
Henri Krasucki a survécu à Auschwitz sans jamais faire de sa résistance ni de ses épreuves en déportation un titre de gloire. Vingt-trois ans après sa mort, paraît enfin le récit qu’il avait confié à la fin de sa vie. On y découvre un homme d’une pudeur et d’une humanité que sa légende avait fini par masquer.
Il aura fallu attendre plus de cinquante ans. Vingt-huit ans depuis qu’Henri Krasucki, connu des Français comme intraitable patron de la CGT, a confié ses souvenirs à la Fondation pour la mémoire de la déportation. Puis vingt-trois années supplémentaires depuis sa mort en 2003, avant que Flammarion ne publie enfin Nous voulions vivre mais pas à n’importe quel prix. De Belleville à Auschwitz. Ce délai, à lui seul, dit déjà quelque chose d’important sur le personnage : Krasucki lui-même n’a jamais fait commerce de son passé.
De Belleville à Auschwitz
On connaissait l’ouvrier ajusteur jusqu’à sa naturalisation en 1947. On le savait à la tête de La Vie ouvrière, puis secrétaire général de la CGT, de 1982 à 1992, visage intraitable des grandes luttes syndicales, l’héritier assumé de Frachon et de Séguy. On connaissait moins l’enfant né Herschel Krasucki en 1924 en Pologne, arrivé tout jeune en France dans ce Belleville des immigrés juifs polonais, des artisans et des militants, « la France d’Édith Piaf et de Maurice Chevalier ». Là où le communisme se vivait moins comme une théorie et davantage comme une culture de la solidarité et de l’antifascisme. Surtout, on ignorait généralement le résistant entré en clandestinité à dix-sept ans, arrêté par la police française en mars 1943, torturé puis déporté, affecté aux mines de charbon de Jawischowitz, camp annexe d’Auschwitz. Son père, lui, ne reviendra pas de cet enfer.
Ce qui frappe à la lecture de ce document passionnant, ce n’est pas seulement l’épreuve — la faim, le froid, les appels interminables, la disparition des camarades, racontés sans jamais rechercher l’effet. C’est la tenue. Krasucki le dit lui-même, dans une formule qui vaut testament moral : ce qui comptait avant tout pour lui, c’était de préserver sa dignité, c’était « se regarder dans les yeux des autres ». Un morceau de pain partagé quand on a faim, un camarade soutenu quand on est soi-même très faible. Dans l’univers concentrationnaire, rester humain consistait parfois simplement à reconnaître encore un homme dans le voisin de captivité, squelettique, brisé, qui tombait à côté de soi.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une cohérence rare entre l’épreuve intime et l’engagement public. Krasucki ne fit jamais étalage de ce passé, contrairement à tant de figures publiques d’aujourd’hui prêtes à monnayer la moindre péripétie pour paraître. Il a choisi le silence par pudeur, et l’action par conviction. Cette discipline, cette retenue face à sa propre légende, force le respect autant que son courage de jeune résistant. Les grands acteurs de l’Histoire sont souvent ceux qui parlent le moins d’eux-mêmes. Et l’on ne peut s’empêcher de relever, en creux, cette réserve comparée à l’impudeur des acteurs publics aujourd’hui.
Krasucki, la CGT et le communisme
Tant de compagnons de sa génération, aveuglés par le culte stalinien, surent fermer les yeux sur les procès de Moscou et les goulags quand Krasucki gardait en lui ce refus de toute compromission, quelle qu’en soit la source. Il eut d’ailleurs un rôle central dans le processus d’indépendance de la CGT par rapport au PC. Sa fidélité au communisme, envers et contre tout, fut raillée. Elle mérite d’être comprise avant d’être jugée : elle n’était pas fidélité à Moscou, elle était souvenir de Belleville, de son père, de ses camarades fusillés ou morts en déportation. Et de Stalingrad, tournant de la guerre.
Il y a une justice à ce que ce livre paraisse aujourd’hui, alors que l’antifascisme redevient un combat concret et non plus un simple mot d’ordre. Krasucki, de très loin, nous rappelle une évidence : la dignité ne se proclame pas, elle se pratique, y compris, surtout, quand personne ne regarde. Ce récit nous éloigne un instant du personnage public pour nous rendre le garçon de Belleville, l’ouvrier des années 30 et le résistant déporté. Puisse cette leçon de courage inspirer une époque qui aurait tant besoin, justement, d’hommes qui ont connu la cruauté de la vie avant d’entrer dans l’action pour représenter les autres.
Ma rencontre avec Henri Krasucki
J’ai connu Krasucki. Il était à l’apogée de son influence syndicale, redouté et redoutable. À la tête d’une grande entreprise, j’avais un problème à régler avec des délégués syndicaux indélicats. Contre l’avis de mon équipe — inquiète de me voir l’affronter en direct —, j’ai invité Krasucki pour en parler face à face. Il a accepté. J’avoue : je n’étais qu’à moitié rassuré. Un mot de lui pouvait arrêter l’entreprise. Je n’oublierai jamais les quatre heures passées avec lui. Nous n’avons pas parlé de mon problème. Il n’a pas évoqué Auschwitz. Contrairement à d’autres, il n’était pas proxénète de sa douleur. Mais il m’a raconté sa résistance, sa passion pour l’Opéra, le jeu d’échecs, et bien sûr « son » communisme. La faconde du personnage, sa culture, sa fibre populaire m’ont fasciné ! Une heure après, sans que j’aie eu à le lui demander, mon problème syndical était réglé.
Mais ce n’était pas l’essentiel. Pour moi, l’essentiel fut la rencontre d’un homme vibrant d’humanité, à l’opposé de son image brocardée d’apparatchik. Cette leçon de vie n’a jamais quitté ma mémoire.



