« NAZA » : la force du témoignage

par Laurent Joffrin |  publié le 12/10/2026

Le LibreJournal a vu le film qui décrit comment, à l’aide de la technologie numérique, l’armée israélienne a éliminé nombre de combattants du Hamas au prix de terribles pertes civiles. Document essentiel, qui mérite mieux qu’une amère et confuse polémique.

Yuval Abraham et Rachel Szor posent avec le prix spécial du jury pour *Naza* de la 83e Mostra de Venise, le 12 septembre 2026 (Photo Laurent Hou / Hans Lucas via AFP)

Certes, il y manque la description du contexte militaire, certes chacun des témoignages mériterait ample explication, certes les réponses de l’armée israélienne sont absentes. Pourtant NAZA, le film de Yuval Abraham et Rachel Szor, déjà auteurs du film No Other Land en 2024, et qui a reçu une ovation de 25 minutes à la Mostra de Venise, est un document essentiel. Le gouvernement israélien menace ses auteurs d’une déchéance de nationalité. Il serait mieux avisé de fournir une réaction argumentée, plutôt que des indignations et des imprécations aussi creuses que sonores.

Vingt-quatre témoins racontent la guerre

D’abord parce que NAZA (l’acronyme hébreu qui désigne les « dommages collatéraux ») est un objet journalistique et cinématographique d’une force rare. La nuit, sur une terrasse de Tel-Aviv, une vingtaine de témoins anonymisés racontent tour à tour, sur le ton de la confidence nocturne ou de la conversation, parfois émue, parfois détachée, comment ils ont aidé, à distance, en se servant de la technologie numérique, à localiser puis éliminer des centaines de cibles désignées par des algorithmes israéliens.

Ces cibles sont en principe des militants ou des responsables du Hamas. Mais pour les atteindre et les tuer – ou parfois pour les manquer –, l’armée n’hésite pas à sacrifier au passage des dizaines, parfois des centaines de civils, hommes, femmes et enfants. Ombres dans l’ombre de Tel-Aviv, tandis que dans les immeubles environnants, les habitants de la grande ville vaquent à leurs paisibles occupations, ces témoins expliquent aussi comment ils ont participé à la planification et à l’exécution du plan de destruction systématique de certains quartiers de Gaza et à la déportation des populations qui y vivaient, non pas en agissant sur place – c’est le rôle des combattants en uniforme de Tsahal – mais devant des écrans où, comme le dit l’un d’eux, l’implacable réalité de la guerre se change en un macabre jeu vidéo.

Ce qu’ils décrivent sur ce ton serein, sans haine ni véritable remords, rouages intelligents d’une machine de guerre sans pitié, se ramène, dans plusieurs cas, à une succession de crimes de guerre. Il en sort une œuvre de cinéma radicale, lugubre et fascinante, où les cris des victimes sont transmués en chuchotements murmurés par les protagonistes de cette guerre à distance.

Un documentaire israélien au cœur du débat

Exercice de propagande ? Réquisitoire composé par quelque équipe palestinienne militante ? Impossible de le soutenir cette fois, quoi qu’en disent ceux qui, souvent, n’ont même pas vu le film : tous les participants de NAZA, réalisateurs, journalistes et, surtout, témoins, sont israéliens. Le film a été produit par une maison indépendante et par le respecté quotidien britannique The Guardian, dont les enquêtes ont servi de base documentaire. Cette fois, les accusations viennent de l’intérieur ; on sait que ce sont les plus redoutables.

Les questions laissées ouvertes par NAZA

Ainsi le film est un point de départ. Quelle est la chaîne exacte de commandement ? Comment tout cela est-il organisé ? Peut-on comparer ces actions aux campagnes de bombardement menées ailleurs par d’autres armées ? Quelle est la qualification juridique de ces méthodes de combat, qui échappent difficilement, à bien écouter ces témoins, à l’accusation de crime de guerre ? Quelle sera la réponse de l’armée israélienne, qui arguera bien sûr de la tactique du Hamas qui consiste à se mélanger systématiquement à la population civile ? En démocratie, ces questions ne peuvent rester sans réponse et on imagine mal un film palestinien de ce genre détaillant de l’intérieur les méthodes du Hamas. Mais justement : le propre des sociétés démocratiques, c’est de pouvoir se regarder en face : NAZA y contribue. D’où l’ultime question : y aura-t-il, autour du film, une stérile guerre d’invectives, ou bien un débat démocratique ?

Laurent Joffrin