Trump : le coup de poignard dans le dos

par Pierre Benoit |  publié le 12/10/2026

L’accord entre les présidents américain et russe est une trahison de l’Ukraine et une attaque directe contre la politique de l’Union européenne.

Le président américain Donald Trump, lors d'une rencontre bilatérale avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 22 septembre 2026. (Photo Brendan SMIALOWSKI / AFP)

On s’était presque habitué aux déclarations tonitruantes, aux volte-face surprises de Donald Trump. On ne savait pas qu’il manipulait aussi le poignard avec dextérité. Cette fois, le couteau visait le dos de Zelensky, l’homme qui incarne la résistance ukrainienne. Vendredi, Trump annonçait un accord avec Poutine pour des livraisons massives de gazole russe sur le marché mondial. Samedi, le maître de la Maison-Blanche s’en est pris au président ukrainien : « Il est temps pour l’Ukraine d’avoir un nouveau président ».

Trump rompt avec la stratégie occidentale

Une nouvelle fois, Trump cible le chef de l’État ukrainien en reprenant à 100 % le narratif de Poutine. On se souvient de la séance d’humiliation montée de toutes pièces voici un an et demi dans le Bureau ovale. Cette fois, ceux qui ont cru entrevoir l’amorce d’un virage de Trump sur la guerre en Ukraine lors du sommet de l’Otan à Ankara en sont pour leurs frais. La posture du milliardaire républicain n’a pas bougé sur le fond.

Si l’on suit les explications parcellaires fournies par le chef de la Maison-Blanche, l’accord avec le Kremlin comporte plusieurs volets : livraison immédiate de 300 000 tonnes de gazole aux États-Unis, suivie de 500 000 tonnes courant novembre, ensuite un million de tonnes qui seront versées sur le marché international, puis trois autres millions par mois, a-t-on précisé à Moscou.

En réalité, la Maison-Blanche vient de rompre l’embargo sur les produits pétroliers qui visait à étrangler l’économie russe dans l’idée d’affaiblir Moscou et de favoriser la fin de la guerre. Une telle bascule est une rupture dans l’environnement géopolitique du conflit. Celle-ci se fait à l’évidence au détriment des Ukrainiens, elle prend aussi à revers l’Union européenne qui supporte désormais l’essentiel du soutien à Kiev. Pire encore, elle démontre qu’avant même la fin des combats la Maison-Blanche envisage de passer des accords commerciaux avec Moscou.

Le pétrole au cœur du calcul américain

Depuis son échec dans la guerre d’Iran et la crise d’Ormuz, Trump est obsédé par la question du pétrole. À la fin de l’été, la visite à Moscou et à Kiev du négociateur Steve Witkoff et de Jared Kushner n’avait qu’un seul but : convaincre les Ukrainiens de cesser les frappes sur les infrastructures énergétiques de la Russie.

La guerre des drones lancée par l’état-major de Kiev s’est avérée d’une redoutable efficacité, les experts estiment que le volume de pétrole raffiné par Moscou a chuté de plus de 20 % au cours des derniers mois. Mais nous sommes aussi dans une guerre des récits et, sur ce point, Trump feint d’ignorer que le ciblage des raffineries russes n’est qu’une riposte légitime face aux bombardements des missiles russes qui, eux, touchent pour l’essentiel des zones résidentielles civiles ou des supermarchés.

Pour justifier son accord sur le gazole russe, Trump use de la même rhétorique. Parlant des Ukrainiens, il répète : « Faites ce que vous voulez avec la Russie, mais ne frappez pas les raffineries, cela provoque des problèmes dans le monde entier ». Il ajoute en pointant Zelensky sans le nommer : « Il veut créer des problèmes pour nos agriculteurs, nos éleveurs avec les prix du diesel ». Comme à son habitude, le milliardaire républicain renverse la charge de la preuve : personne ne peut oublier qu’il est le responsable direct de la flambée des produits pétroliers à l’international.

Trump espère que son deal avec Poutine va infléchir à la baisse le cours du gazole sur le marché de Londres et de New York. Il annonce son accord en début de week-end lorsque ces places financières sont à l’arrêt. À trois semaines des élections de mi-mandat, sa cote de popularité est au plus bas dans les sondages. Le charcutage de la carte électorale américaine dans plusieurs comtés ne suffira pas à éviter la défaite annoncée des républicains à la Chambre des représentants. L’effet positif recherché par l’administration Trump sur les cours du pétrole peut bien se produire, il ne sera que passager. Surtout, il ne pourra enrayer l’effritement de la base électorale qui a porté Trump au pouvoir voici deux ans. À ce stade, rien ne devrait permettre d’inverser le cours de l’histoire : la fin du second mandat de Trump se joue bel et bien le 3 novembre prochain.

L’Europe maintient la pression sur Moscou

Les calculs à la petite semaine de la Maison-Blanche ressemblent à des trucages nauséabonds : tout se passe comme s’il revenait aux Ukrainiens de payer au prix du sang la prochaine défaite électorale de Donald Trump. Et ce n’est pas fini. L’allégement des sanctions pétrolières contre Moscou pourrait n’être qu’une étape. D’autres mesures visant à favoriser Moscou encore davantage sont envisagées. Le Financial Times croit savoir que l’administration républicaine pourrait stopper le partage du renseignement militaire dont bénéficie encore l’état-major ukrainien si d’aventure les frappes sur les raffineries russes se poursuivent. On assisterait alors à un second coup de couteau dans le dos de Zelensky.

La décision de Trump a provoqué une vague d’indignation sur le Vieux Continent. L’UE serre les rangs et prépare un 22e paquet de sanctions contre Moscou, sont visées 1 600 personnes liées notamment à l’industrie de l’armement. Pas de quoi cependant ébranler Poutine qui vient de recevoir de la part de Trump un joli cadeau d’anniversaire pour ses 74 ans.

Pierre Benoit