Crise lycéenne : épuisement général

par Ludovic Michel |  publié le 16/10/2026

Trois semaines de colère, de violences et de cours interrompus. Dans les lycées, la fatigue a gagné tout le monde, des élèves aux chefs d’établissement. Quelle qu’en soit l’issue, cet épisode de tension laissera des traces durables dans l’Éducation nationale.

Lycée polyvalent Simone Weil, à Paris centre, le 6 octobre 2026. (Photo René Saget)

Les plateaux de télévision ont braqué leurs projecteurs, non sans raison, sur les violences qui ont émaillé les parvis des établissements et sur les quelque 8 000 interpellations de jeunes, dont une écrasante majorité de mineurs. Loin des clichés entretenus, il n’y a pas seulement eu des casseurs d’un côté et des lycéens de l’autre, mais aussi une minorité de lycéens prêts à en découdre avec les forces de l’ordre. Ce divorce consommé entre une partie de la jeunesse scolarisée et les forces de sécurité a masqué une autre rupture, dont les conséquences ne seront pas moins lourdes pour la vieille institution : l’épuisement des personnels de l’éducation.

Proviseurs : le mauvais rôle

Le ministère de l’Éducation nationale ne l’ignore nullement. Tous ses canaux l’alertent. Une partie des enseignants est partagée entre l’inquiétude pour la préparation des examens, le soutien direct ou à distance à la mobilisation et la sidération devant certaines scènes auxquelles ils ont assisté. C’est bien pire encore du côté des personnels de direction. Les chefs d’établissement sont essorés. Chargés du mauvais rôle, entre la nécessité d’assurer la sécurité des élèves et des parvis, le droit à l’éducation et le droit de manifester de jeunes mineurs, ils ont souvent été livrés à la vindicte populaire sur les réseaux sociaux. On ne compte plus les signalements au titre de l’article 40, les dépôts de plainte pour menaces, les appels au meurtre, les personnels délibérément visés par des tirs de mortier. Le burn-out n’est pas loin.

Les effets de cette fragmentation délétère ne sont pas bons, à l’approche de la dernière ligne droite et d’un probable pourrissement du conflit. Après trois semaines, et parfois davantage, d’interruption des cours, en cette période automnale pourtant la plus propice aux apprentissages et au travail, l’épuisement gagne tous les protagonistes. Les tensions divisent les salles des professeurs, les noms d’oiseaux de parents passablement énervés se concentrent sur les chefs d’établissement, les policiers harnachés se fatiguent à courir après de très jeunes gens, autrement plus mobiles, tandis que l’issue politique peine à se dessiner.

Un bulletin médiocre

Parcoursup aurait pu être un symbole, peu coûteux et facilement mobilisable. Sauf que la plateforme nationale, ouverte jusqu’au 23 octobre pour recueillir les revendications lycéennes, ne l’évoque que de manière marginale. En réalité, loin devant, ce sont les journées de cours mal ficelées et les emplois du temps à trous qui dominent les revendications, reléguant les questions du bâti scolaire au second plan. La réforme du lycée voulue par le ministre Blanquer en 2019 apparaît, sept ans plus tard, comme une source de désorganisation et d’inquiétude.

La difficulté est pourtant triple. Nous sommes en cours d’année, l’actuelle majorité ne dispose ni de marge financière ni de marge politique, et les acteurs de la présidentielle et des législatives à venir jouent désormais chacun leur partition. L’auto-organisation des lycéens autour de « syndicats » à l’audience confidentielle est intervenue tardivement, si bien que nous aboutissons à un paradoxe : l’école a été au centre de la rentrée politique et sociale, avec la question du salaire des enseignants puis le mouvement lycéen, sans qu’aucune réponse ait été apportée à la veille des vacances scolaires.

Flux et reflux

Le sentiment d’isolement des personnels et des agents de l’Éducation nationale aurait enfin pu être rompu. Il s’est en réalité renforcé, fragmentant dangereusement le milieu. S’il est toujours difficile de reprendre le travail après un conflit social éprouvant qui n’a rien obtenu, la difficulté est décuplée lorsqu’il s’agit de mineurs déjà fragilisés.

Certes, 2 000 enseignants sont en cours d’affectation sur les 3 000 annoncés, mais c’est peu au regard des revendications portées. Sans négliger les aspects positifs d’une conscience collective en devenir dans cette génération, le bilan est à ce jour bien maigre, et les acteurs concernés sont épuisés.

Ludovic Michel